Les lacrymos plus forts que les gaz à effet de serre à Toulouse

Marx climat
Drôle de climat à Toulouse. Le collectif citoyen pour le climat a préféré appeler ses troupes à manifester vendredi soir avec les jeunes dans la ville rose, plutôt que samedi comme dans la plupart des villes de France. Une banderole de ce collectif, né au lendemain de la démission de Nicolas Hulot du gouvernement, figurait pourtant bel et bien dans le traditionnel cortège des Gilets Jaunes qui a défilé sur les boulevards dès le début de l’après-midi. Mais elle a disparu avant la fin de journée, qui s’est achevée en dépit d’un soleil éclatant sous un nuage de gaz lacrymogène. Comme d’habitude.

Les écologistes qui refusent de choisir entre «  la fin du monde et la fin du mois  » avaient à cœur de manifester aux cotés des Gilets Jaunes. C’est le cas de Michaël, 32 ans, qui a retrouvé pour l’occasion des amis de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) portant la chasuble fluo. « Eux, ce sont de vrais écolos » affirme ce jeune homme barbu qui habite dans une petite commune périphérique au sud de la métropole. Michaël explique n’avoir pas voulu rejoindre les Gilets Jaunes sur les ronds points de Roques-sur-Garonne. Il est venu avec un panneau proclamant « manger tue », déjà brandie la veille dans les rues de Toulouse. Au verso de son carton, Michaël affiche son soutien à la campagne contre les pesticides agricoles lancée par Fabrice Nicolino réclamant « des coquelicots ». La pancarte a attiré Véronique, une ancienne conseillère municipale de gauche qui occupe tous les week-ends un rond-point au nord de Toulouse et a également signé l’appel du journaliste militant de Charlie Hebdo  ; ça crée des liens.

Les autres sympathisants de la cause climatique ont préféré défilé avec les lycéens la veille au soir. Ils étaient plusieurs milliers en dépit du mauvais temps. Ceux-là ne sont pas revenus samedi, malgré le retour d’un soleil printanier. Les ponts sont coupés avec les Gilets Jaunes depuis le 8 décembre dernier. Dès les premiers pas de cette première manifestation commune, des éléments incontrôlés avaient provoqué les policiers qui ont aussitôt riposté par une pluie de gaz lacrymogène, coupant l’imposant cortège en deux. De nombreux manifestants n’ont pas compris ce qui s’était passé. Ils n’ont pas davantage compris pourquoi deux journées de manifestations étaient proposées cette fois à Toulouse. « Le contexte local nous impose de penser différemment », a tenté d’expliquer le collectif citoyen pour le climat. Les militants bénévoles du collectif ne voulaient pas prendre la responsabilité d’une manifestation risquant de dégénérer dans l’un des bastions des Gilets Jaunes. Ils regrettent surtout le climat de violence qui s’est installé depuis des semaines dans la ville rose, interdisant selon eux de manifester en famille, avec les enfants.

scouts climat (2)

Dorothée est pourtant venue avec son fils et sa fille, âgés de moins de huit ans. Jonathan, l’aîné, a confectionné lui-même une petite pancarte décorée de deux feuilles de laurier. « Je ne pouvais pas venir vendredi soir parce que je travaillais, mais j’avais promis à Jonathan qu’on irait manifester pour la planète » explique la jeune maman. Dorothée a prévu de s’esquiver avant la fin du défilé afin de ne pas exposer ses enfants. Un groupe d’une dizaine de scouts en uniformes rejoint aussi le cortège en cours de route. « Nous étions plus nombreux hier » confie Jean-Paul, 25 ans. « Certains parents ne sont pas d’accord avec les Gilets Jaunes et ont refusé qu’on amène leurs enfants aujourd’hui », ajoute le chef de patrouille.
Moudenc conspué et Rouillan incognito
Minoritaires, les pancartes pour le climat sont submergées dès le début du défilé par les chants et les slogans habituels des Gilets Jaunes. Les militants d’extrême-gauche, qui se sont imposés en tête de cortège, affirment à plein poumon qu’ils sont « plus chauds qu’un lacrymo », ou encore que « tout le monde déteste la police ». Pour preuve, des projectiles sont lancés en direction des forces de l’ordre déployés devant la cathédrale et la préfecture. Mais les gendarmes mobiles ne bronchent pas. Jean-Marc Rouillan passe à deux pas d’un militaire dont le bouclier est maculé de peinture jaune. L’ancien leader toulousain d’Action Directe s’est mêlé incognito à la foule de plusieurs milliers de personnes qui défilent dans une ambiance globalement bon enfant. Un peu plus loin, sur les bords de la Garonne, le cortège croise le maire de Toulouse, soutien affiché d’Emmanuel Macron, qui vient de rendre visite à un stand de la Croix Rouge installé sur le quai de la Daurade. Les quolibets et les insultes fusent, mais aussi quelques projectiles. « En polystyrène », précise Jean-Luc Moudenc. « Je refuse de m’interdire de sortir car cette minorité ne doit pas installer un climat de terreur », ajoute-t-il sur sa page Facebook. Le maire de la ville a reçu le soutien de nombreux élus, y compris de gauche. « Je condamne ferment cette violence » a rapidement réagit Pierre Cohen, son prédécesseur socialiste au Capitole, sur Twitter.

gaz climat

Les véritables heurts ont commencé une heure plus tard, non loin de l’église Saint-Sernin, quand des pétards et des feux d’artifice sont tirés vers des policiers qui ont répliqué avec des gaz lacrymogènes. Le cortège, qui a fondu au soleil après plus de 2 heures de marche autour du centre-ville, est coupé en deux  : une partie des manifestants se dirige vers la place du Capitole alors que l’autre, poussé par 13 fourgons de CRS, gyrophares allumés, poursuit son chemin sur les boulevards. Le camion à eau finit de disperser la dernière poignée de manifestants. L’hélicoptère de la gendarmerie, appelé comme chaque samedi pour surveiller la dispersion des différents groupes qui jouent au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, a encore survolé la ville pendant une vingtaine de minutes jusqu’à la tombée de la nuit.

Publicités

Des balles en caoutchouc contre les ours dans les Pyrénées

Ourse ourson

Alors que la polémique bat son plein sur l’usage des lanceurs de balles de défense (LBD) par les forces de l’ordre, les gardes de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) pourraient être autorisés à tirer des balles en caoutchouc pour éloigner les ours des troupeaux cet été. Cette mesure-choc est issue d’un rapport d’experts des ministères de l’agriculture et de l’écologie. Après avoir auditionné les éleveurs ariégeois les plus remontés contre les attaques des plantigrades qui se concentrent sur le département, ils devaient présenter leurs solutions ce lundi à la préfecture de Toulouse. Las, les associations d’éleveurs, qui n’ont pas digéré la réintroduction de deux nouvelles femelles en Béarn au mois d’octobre dernier, ont préféré boycotter la réunion. Ils estiment que la présence de l’ours est incompatible avec le pastoralisme.

Les experts ont formulé une liste de propositions largement inspirées des pratiques déjà en cours en Béarn, où l’ours n’a jamais disparu contrairement à l’Ariège. Ils préconisent ainsi la plantation d’arbres fruitiers pour éloigner les ours des estives en les « fixant » dans la forêt, la construction de nouvelles cabanes ou l’amélioration de la couverture du réseau de téléphonie mobile pour les bergers. Le rapport souligne que les indemnisations sont désormais conditionnées à la présence permanente de gardiens et la mise en place de mesures de protection des troupeaux. Il accorde un délai supplémentaire d’un an aux éleveurs qui s’y refusent, notamment en Ariège et dans les Hautes-Pyrénées.

Pour diminuer le nombre de prédations, les experts proposent d’équiper les bergers de « moyens d’effarouchement sonores ou lumineux ». Mais contrairement au loup, pas question de sortir les fusils pour « réguler » la présence des ours, dont les effectifs sont estimés à une quarantaine dans les Pyrénées. Les gardes de l’ONCFS, et éventuellement des lieutenants de louveteries des départements, seraient seuls habilités à tirer sur le plantigrade ; mais pas à balle réelle. Le protocole « ours à problème », qui doit également être révisé, ne prévoit l’abattage d’un ours qu’en dernière extrémité. L’ours Goiat, accusé d’attaques à répétition contre des troupeaux de chevaux, a ainsi été capturé et équipé d’un nouveau collier GPS avant d’être relâché cet automne coté espagnol. Ce mâle originaire de Slovénie a été réintroduit en 2016 par la Catalogne pour remplacer le vénérable Pyros, père de la plupart des oursons nés dans les Pyrénées depuis le début du plan ours, qui aurait 30 ans cette année mais n’a plus donné de signe de vie depuis avril 2017.

L’usage de chiens spécialement dressés pour faire fuir les ours est également envisagé. Les chiens de Carélie viendraient ainsi à la rescousse des Patous, ces gros chiens blancs utilisés pour la défense des troupeaux. Toutes ces propositions doivent encore recueillir l’avis du Conseil National de Protection de la Nature. Elles vont rapidement faire l’objet d’une consultation publique afin de pouvoir être mise en ouvre dès la montée des troupeaux en estive, le mois prochain. Les élus régionaux et les associations environnementales pourraient se prononcer dès cette semaine : ils ont rendez-vous jeudi à Toulouse pour une réunion du comté de massif. Le tir de balles en caoutchouc a été expérimenté l’an dernier pour effaroucher des loups à la frontière de l’Autriche et de la République tchèque.

Deux citernes de gaz condamnées par le préfet à Boussens

Boussens auberge de l'ours
Contrairement à l’ancien site Seveso de Finagaz de Fenouillet, personne ne demande ouvertement la fermeture d’Antargaz à Boussens. Seul le maire de Roquefort-sur-Garonne, commune située de l’autre coté du fleuve, raconte avoir demandé le transfert du site vers la zone industrielle de Lannemezan (Hautes-Pyrénées). Mais sans insister. « Le gaz fait partie de notre ADN » reconnaît Jean-Bernard Portet. Il faut dire que c’est ici, dans le sud de la Haute-Garonne, qu’on a découvert le premier gisement français en 1939. Avant même le gaz de Lacq (Pyrénées Atlantiques). Le dernier puits de forage du Comminges a été fermé en 2009. Comme à Fenouillet, le gaz arrive donc désormais sous forme liquide (GPL) en wagon-citerne depuis la Méditerranée avant d’être livré, en vrac ou en bouteilles, par une noria de camions. Mais contrairement au site du nord de Toulouse, les cuves de Boussens ne sont pas à moitié enterrées sous des talus végétalisés pour réduire les risques en cas d’explosion. Les six citernes blanches sont à l’air libre.

 

L’ancienne entrée du site a été condamnée. Elle a été déplacée une centaine de mètres plus loin, avant le pont sur la Garonne. Un ancien restaurant situé au carrefour est muré. Le propriétaire a été exproprié, comme le stipule un avis placardé le 15 octobre par le maire de la commune voisine de Mancioux. Une maison d’habitation de l’autre coté de la route a également fermé définitivement ses volets en application du plan de prévention des risques technologiques (PPRT), approuvé en 2015 par le préfet. Au total, 5 bâtiments sont inclus dans le secteur délimité pour les expropriations à Mancioux. Le site Seveso étant situé à la sortie de Boussens, ce sont surtout les communes voisines qui sont impactées. A Roquefort, 11 maisons sont inscrites «  en délaissement  »  : « je dois aller voir les familles chaque année pendant six ans pour leur demander si elles souhaitent vendre et déménager », explique le maire. Trois propriétaires ont accepté de partir à ce jour. « Pour le préfet et l’administration, ce ne sont que des numéros sur un plan », soupire Jean-Bernard Portet.
Un PPRT jugé « insuffisant »
Coup de théâtre supplémentaire, trois maisons du hameau du Fourc, situé juste en face du dépôt de gaz sur la rive droite de la Garonne, ont été inscrites en novembre 2017 dans la zone rouge des  » effets létaux significatifs « . Les études de danger de l’industriel ont été revues à la hausse par l’administration à l’occasion de leur révision quinquennale réglementaire. Le PPRT est jugé  » insuffisant  » par l’inspection des installations classées. « Une sous-estimation des intensités de certains phénomènes dangereux, évaluées dans l’étude de 2009, est avérée », écrivent notamment les deux inspecteurs dans leur rapport du 17 octobre 2017. Le maire de Roquefort tombe des nues. L’élu assure que les services de l’Etat ne l’ont pas prévenu. « Le hameau du Fourc existait pourtant avant l’exploitation du gaz », fait valoir Jean-Bernard Portet.

Au total, huit bâtiments supplémentaires figurent dans le  » périmètre des effets létaux  » d’Antargaz après le nouveau rapport des inspecteurs des installations classées. L’usine de l’équipementier automobile Continental, qui s’est installée sur l’ancien site d’Elf-Aquitaine, est notamment impactée : un bâtiment où travaille une trentaine de salariés se retrouve dans la zone rouge des « effets forts + « . Pour éviter le tollé que ne manquerait pas de provoquer la publication de leurs conclusions, le préfet a pris en janvier 2018 une mesure radicale : il a fermé provisoirement deux des quatre citernes de propane du site de Boussens. Amputé d’autorité d’une part significative de sa capacité de stockage, le site Seveso voit mécaniquement son périmètre de danger se réduire dans les limites antérieures du PPRT.

L’arrêté préfectoral du 21 décembre 2018, présenté comme provisoire en attendant que l’industriel investisse pour réduire le danger à la source, n’a toujours pas été révisé. Une réunion technique entre les ingénieurs de l’Etat et de d’Antargaz était programmée en décembre 2018. Un exercice de sécurité civile a également été organisé en décembre dernier à Boussens. Il concernait le site gazier, mais également l’usine chimique BASF, elle aussi classée Seveso. A la demande des industriels, les caméras ont été déclarées indésirables ce jour-là dans la petite bourgade du sud de la Haute-Garonne.

La 3ème ligne de métro de Toulouse confrontée au crash commercial de l’A380 d’Airbus

m3t-itineraire_3eme_ligne_-_30_mars_2016_0

Le maire de Toulouse a-t-il vu trop grand pour sa troisième ligne de métro, annoncée pour 2024 pour relier Colomiers et Labège ? Officiellement repoussé d’un an, le projet de Jean-Luc Moudenc vient d’être sévèrement étrillé par la Cour des Comptes, qui le considère comme « un pari incertain ». La chambre régionale des comptes de Montpellier estime même qu’elle ne pourrait pas aboutir avant 2027. Cette ligne de 27 kms doit notamment connecter les usines et les bureaux de l’industrie aéronautique et spatiale disséminés entre l’ouest et le sud-est de l’agglomération. Baptisée Toulouse Aerospace Express (TAE), elle répond en priorité à la demande pressante d’Airbus qui ne cachait plus son irritation de voir des milliers de ses salariés coincés quotidiennement dans les bouchons. Mais le PDG du groupe européen vient d’annoncer la fin de la production de son super-jumbo A380 pour 2021. La nouvelle, ajoutée aux réserves de la Cour des Comptes, a fait l’effet d’une douche froide sur TAE. Quand Airbus tousse, c’est Toulouse qui s’enrhume.

Sacha et le pot-au-lait

La principale critique des magistrats financiers porte sur le plan de financement de la troisième ligne de métro. Pour s’offrir un investissement pesant plusieurs milliards d’euros, les élus toulousains auraient tendance à sur-estimer les recettes de fonctionnement de Tisséo, le syndicat mixte des transports de l’agglomération. La principale ressource financière de Tisséo, avant même les recettes de billetterie, repose sur le « versement transport » réglé par toutes les entreprises de 11 salariés et plus. En 2016, cet impôt avait rapporté 245 millions. Il devrait rapporter plus du double en 2030, selon les calculs de Sacha Briand, le grand argentier du Capitole et de Tisséo. Ce pronostic financier n’est pas sans rappeler une fameuse fable de Lafontaine, avec Airbus dans le rôle de la cruche de Perrette, la fermière qui allait au marché avec un pot-au-lait sur la tête en rêvant par avance aux bénéfices qu’elle allait réaliser.

Quelle masse salariale en 2030 ?

Selon un premier plan de financement présenté en juin 2017, Sacha Briand escomptait un versement transport (VT) de 397 millions en 2030. Les magistrats de la chambre régionale des comptes le trouvait déjà présomptueux, relevant qu’un cabinet d’expert estimait de son coté les recettes du VT dans une fourchette comprise entre 343 et 383 millions « dans l’hypothèse la plus optimiste ». Cette variation du VT s’explique par son mode de calcul : il repose sur la masse salariale distribuée par les entreprises assujetties à cette taxe. Faisant fi des critiques des juges de Montpellier, Sacha-Perrette a présenté une nouvelle étude de « soutenabilité financière » encore plus optimiste qui table sur une augmentation annuelle de 42,5 millions du VT. Elle estime que 10.000 emplois vont affluer d’ici 2025 dans la métropole du simple fait de l’annonce de la construction du nouveau métro et que 3.000 emplois supplémentaires seront encore créés chaque année à partir de 2030. Faute de pouvoir augmenter lui-même le VT, dont le taux a atteint en juillet 2011 le plafond maximum (2%) fixé par la loi, Sacha Briand compte enfin sur la prodigalité d’Airbus et des autres chefs d’entreprises de l’agglomération qui devraient augmenter les salaires de 2,25% par an dès 2019. Verra-t-on l’adjoint aux finances du maire de Toulouse manifester avec la CGT pour « consolider » ses prévisions budgétaires ?

« crash test » financier

Mais que se passerait-il si Airbus et toute la filière aéronautique, qui pèse 70.000 emplois dans l’agglomération, venait à battre de l’aile ? La question est tabou à Toulouse. L’arrêt de la construction de l’A380 dans l’usine géante construite spécialement à la sortie de Blagnac va pourtant « impacter » entre 3.000 et 3.500 emplois, de l’aveu même de Tom Enders, le PDG d’Airbus. De la même façon que le constructeur d’avions soumet chaque nouveau modèle à de sévères essais pour obtenir sa certification, les financiers qui seront sollicités pour prêter les 3 à 4 milliards nécessaires pour financer le futur métro et les autres investissements prévus dans la nouveau « plan de mobilités » de l’agglomération vont faire subir au plan de Sacha Briand des « crash-test », comme disent les banquiers. La fin annoncée de l’A380 en est un, grandeur nature. L’agglomération s’était pourtant fortement endettée pour accueillir le super-jumbo, inaugurant pour la circonstance une première ligne de tramway jusqu’à Blagnac. C’est à se demander qui pilote vraiment le métro automatique de Toulouse : les élus de l’agglo et de Tisséo, ou les dirigeants d’Airbus ?

Toulouse, entre courses de Noël et lacrymos

GJ canon à eau
Ambiance surréaliste au centre de Toulouse, samedi après-midi. Alors que quelques milliers (4.500 selon la police) de manifestants défilaient sur les boulevards, d’autres déambulaient au centre ville pour effectuer leurs courses de Noël. Derrière la cathédrale, deux véhicules blindés de la gendarmerie interdisaient l’accès du centre historique aux manifestants. Le nouveau préfet, Etienne Guyot, a sorti les grands moyens pour éviter les scènes de guérillas urbaines qui ont émaillé les deux précédentes manifestations. Les Gilets Jaunes, vaguement encadrés par des militants de la France Insoumise et du NPA qui ont bien du mal à régler la cadence, commencent à défiler au pas de charge derrière une banderole « Macron démission » vers 14h. Le cortège part à la rencontre des drapeaux rouges de la CGT, qui tente elle aussi de canaliser les manifestations, et a pris le soin de déposer un parcours en bonne et due forme à la préfecture.

GJ démission

Mais la manifestation pacifique n’aura guère duré plus d’une heure. Dès 15h15, les premières grenades lacrymogènes dispersent le cortège. Elles sont la réponse immédiate aux jets de peinture et d’un fumigène orange lancés sur les blindés. Les rares Gilets Jaunes qui tentent de s’interposer face aux jeunes venus visiblement en découdre avec les forces de l’ordre sont très rapidement débordés. Les canons à eau entrent en action pour éloigner les derniers manifestants qui tentent de rester devant le monument aux morts. On n’avait pas vu ces engins dans les rues de Toulouse depuis les manifestations violentes qui avaient suivi la mort de Rémi Fraisse sur le chantier du barrage de Sivens (Tarn), en 2014. La plupart des manifestants s’éparpillent dans les petites rues du quartier Saint-Aubin en direction du canal du midi. D’autres en profitent pour jouer au chat et la souris avec les forces de l’ordre, aux cris de « tout le monde déteste la police ». L’hélicoptère de la gendarmerie survole le quartier en vrombissant à basse altitude. Une voiture est renversée au débouché de la rue Gabriel Péri, les foyers d’incendies se multiplient. Les casseurs, qui ont revêtu des gilets jaunes pour se fondre dans la foule, privilégient les nombreux chantiers parsemant la ville pour tenter de former des barricades, sur les futures ramblas des allées Jean Jaurès ou la place Saint-Sernin.

GJ flics slogan

Incrédules, les badauds venus faire leurs courses suivent l’impressionnant déploiement des forces de l’ordre. Trois jeunes filles, lestées de sacs Primark, s’arrêtent pour faire des selfies. L’enseigne de textile low-cost, qui vient d’aménager dans l’ancien grand magasin art-déco des Galeries Lafayettes, avait été la cible durant la semaine d’une action commando pacifique menée par d’anciens activistes de Nuit Debout reconvertis en Gilets Jaunes. Cette fois, l’entrée principale est condamnée. Des vigiles filtrent la seule porte dérobée restée ouverte, fouillant systématiquement les client(e)s. D’autres boutiques préfèrent prudemment descendre leurs rideaux de fer.

GJ Capitole

Profitant de la confusion, un petit groupe de manifestants a réussi à rejoindre la place du Capitole. Courte altercation quand des projectiles sont lancés sur les policiers casqués qui ripostent avec des lacrymogènes. Le marché de Noël est fermé, les cafés de la place ont replié leurs terrasses. La pluie commence à tomber avec la nuit, dispersant les derniers manifestants les plus virulents de l’autre coté de la Garonne. On peut encore croiser quelques gilets jaunes égarés qui se mêlent aux clients des boutiques et des cafés à l’heure de l’apéritif. Sur les boulevards désertés par les voitures, les gyrophares des fourgons de CRS font comme un renfort de lumières de Noël à chaque carrefour.

GJ boulevard nuit

La journée s’est traduite par 26 interpellations, selon un premier bilan de la préfecture établi en début de soirée.

A Gaillac avec des Gilets Jaunes anti-Macron

Gaillac photo remake

Samedi midi, comme sur tous les ronds-points occupés du Tarn, les Gilets Jaunes de Gaillac ont rejoué la scène de l’interpellation collective de 151 lycéens à Mantes-la-Jolie, à genoux et mains sur la tête. La vidéo, qui a fait le tour des réseaux sociaux, a choqué. Un collectif a demandé à la quinzaine de ronds-points du département tenus par les Gilets Jaunes de se livrer à un « remake », à midi et à 15h, pour condamner « la violence des images ».

Gaillac Jaune

Surveillés par des gendarmes, aussi présents que discrets, les Gilets Jaunes se contentent de filtrer la circulation sur deux ronds-points stratégiques de la Gaillac : celui de la bretelle d’autoroute de l’A68 (Toulouse-Albi), où le conseil départemental a aménagé une aire de co-voiturage, et celui du Leclerc qui commande l’entrée et la sortie de la principale zone commerciale de la ville. Mais pas de blocage pur et dur des camions et des voitures. Dès les premiers jours d’occupation, une réunion avec le maire à laquelle assistait également le propriétaire du supermarché a fixé les règles du jeu : manifester d’accord, mais pas question d’interdire l’accès aux commerces. Ni au Festival des Lanternes, qui attire des milliers de visiteurs le soir à Gaillac. Au rond-point du Leclerc, des animaux-lampions en papier fabriqués par des ouvriers chinois voisinent avec les banderoles anti-Macron des Gilets Jaunes.

 » Les élus viennent comme des mouches « 

Le maire (DVD) de Gaillac s’est rendu samedi sur le barrage à l’entrée de la ville. « Les élus commencent tous à venir comme des mouches » ironise Michel, 63 ans. Ce pilier des Gilets Jaunes locaux est présent quotidiennement depuis le 17 novembre sur le rond-point du Leclerc, où une cabane a été érigée avec des palettes, du plastique et des roseaux. La veille, c’est la député Marie-Christine Verdier-Jouclas (LRM) qui est passée pour proposer une réunion de circonscription. Les Gilets Jaunes de Gaillac, qui se sont déjà rendus la semaine dernière à une première réunion de la député pour lui signifier leur mécontentement, ont décliné l’invitation. Mais ils ont accepté de rencontrer l’ensemble des maires de la communauté d’agglomération qui s’étend de Gaillac à Graulhet, lundi à 20h. « Ce ne sera pas un débat, on ira juste pour leur faire part de nos revendications » précise Michel, qui a pris soin de consigner toutes les doléances des manifestants sur un cahier. « Il y a des idées très intéressantes », assure-t-il.

des électeurs de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon

Parmi la cinquantaine de Gilets Jaunes qui se relaient au rond-point du Leclerc se trouvent, sans se retrouver, Bernard et Thierry, deux anciens ouvriers de l’usine Alphacan de menuiseries en PVC à Gaillac. La principale industrie de la ville a subi un sévère plan social. Bernard, 72 ans, est parti à la retraite depuis un moment déjà. Thierry, 53 ans, est parti travailler du côté de Grenoble. Il fait régulièrement l’aller-retour pour retrouver son épouse, enseignante, à Gaillac. Bernard n’a pas de problème à dire qu’il vote FN. Thierry, lui, n’a pas pu. Il milite à La France Insoumise. Après l’élimination de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle, il raconte qu’il a été tenté de voter pour Marine Le Pen afin de ne pas offrir un plébiscite à Emmanuel Macron. « En 2002, la gauche avait appelé à faire barrage au FN mais Chirac s’est foutu de notre gueule », dit-il en guise d’explication.

Gaillac Alphacan
A quelques centaines de mètres du rond-point de la zone commerciale, la ville de Gaillac a racheté les 9 hectares de l’usine Alphacan pour 2 millions d’euros

« Les étiquettes politiques ne ressortent pas sur les barrages », affirme Richard, un motard de 35 ans rencontré sur le deuxième rond-point de l’autoroute A68. « Si ça ressort, je me casse », approuve Dominique, 53 ans, qui ne vote plus depuis longtemps. Le jeune motard a voté Mélenchon mais se dit « déçu des partis politiques ». Il aimerait que le vote blanc qu’il a glissé dans l’urne au deuxième tour de l’élection présidentielle soit reconnu, et non pas confondu avec les bulletins nuls ou les abstentionnistes. « Les politiques et les syndicalistes sont tous des menteurs et des tricheurs », abonde Dominique.

À Gaillac, beaucoup de Gilets Jaunes se déclarent adeptes de la démocratie directe. L’idée d’un référendum agite les discussions. La dissolution de l’Assemblée nationale et de la « majorité Playmobile » de La République en marche est largement plébiscitée. Emmanuel Macron est le plus petit commun dénominateur de leur colère, largement exprimée sur les banderoles qui décorent les ronds-points. « Il ne nous représente pas », affirme Thierry, heureux de retrouver sur les barrages « des gens qu’on ne voit jamais ».

Marie accordéon.jpg

Marie, 54 ans, agent de service au lycée Rascol d’Albi, est l’une de ces « invisibles » qui fait régulièrement des apparitions sur le rond-point du Leclerc. Tous les jours de la semaine, elle prend sa voiture entre Gaillac et la préfecture (25 kms). Mais elle ne se plaint pas. « Avant, je travaillais à Montauban » (50 km).  Son emploi est à temps partiel, tous les matins, ce qui lui laisse les après-midis pour s’occuper de sa mère. Elle gagne 1.100 €/mois. Marie est venue sur le rond-point avec son accordéon, acheté il y a à peine plus d’un an. Elle est très fière d’expliquer qu’elle a appris la musique seule. « On allait danser au bal musette avec ma mère » raconte Marie, qui a pris son instrument pour apporter un peu d’animation aux Gilets Jaunes. Sa mère l’a accompagnée. Sans gilet.

Sur un barrage avec un électeur désabusé d’Emmanuel Macron

Pierre Louis gilet jaune
Pierre-Louis Delaunay a pris son vélo pour bloquer la circulation samedi 17 novembre devant le centre commercial Gramont, à l’entrée de Toulouse. « J’essaye de tout faire à mon niveau pour la planète, mais le mépris du peuple est insupportable » dit ce quinquagénaire désabusé. Sur son gilet jaune, il a jeté sa colère  : «  taxes écolos, faut pas nous prendre pour des cons  ». Pierre-Louis raconte qu’il a acheté un véhicule diesel en 2001. « Je l’utilise le moins possible, il ne consomme que 6 litres au 100 et ne pollue pas. J’avais la pastille verte quand je l’ai acheté, et maintenant, j’ai une vignette 5 qui m’empêchera de circuler en cas de pic de pollution ». A ses yeux, il s’agit d’une obsolescence administrativement programmée.

Pierre-Louis, qui se définit politiquement « sans étiquette », raconte qu’il a pourtant voté pour Emmanuel Macron en 2017. « Par défaut », précise-t-il. Il ne se dit même pas déçu. « Je suis plutôt satisfait de sa politique extérieure, je partage ses valeurs sur l’Europe. Mais c’est la cata en politique intérieure. Il a tout fait à l’envers ». La suppression de l’ISF lui est notamment restée en travers de la gorge. Il déplore qu’elle pénalise les associations caritatives et se sent aujourd’hui un peu plus proche des Insoumis.

D’autres manifestants qui ont établi un barrage sur un autre rond-point, quelques centaines de mètres plus loin, sont plus virulents à l’égard du président de la République, caricaturé sur une affiche détournée du Dictateur de Charlie Chaplin. Eux sont venus avec un camion et une sono. Ils étaient bien décidés à rester plusieurs jours sur place, à en croire les tracts qu’ils distribuent. Mais après avoir envahi le périphérique, les gilets jaunes de Gramont ont finalement levé le camp à la tombée de la nuit.