Du graffiti clandestin à la reconnaissance du « street-art »

graf VH

Sous leurs bombes, la ville rose prend des couleurs. Après avoir clandestinement recouvert des kilomètres de murs pendant des décennies à la nuit tombée, les graffeurs toulousains ont désormais pignon sur rue. En juin dernier, sept d’entre-eux se sont vu offert la façade aveugle d’un immeuble qui surplombe le quartier Arnaud Bernard à décorer. La municipalité a très officiellement passé commande de cette fresque monumentale de 30m de hauteur aux membres de la Truskool. « C’est le crew mythique de la ville » explique Olivier Gal, qui a consacré tout un ouvrage (Une histoire du graffiti à Toulouse, Atlantica) à l’extraordinaire saga cette bande de copains désormais quadragénaires, dont les pseudos sont plus connus à New-York et les revues spécialisées du monde entier que de leurs voisins de palier toulousains.

Sponsorisés par Adidas

Le « clan des 7 » de la Truskool s’est d’ailleurs reformé exceptionnellement pour le chantier du boulevard Lascrosses, qui a duré toute une semaine. « Ce mur n’existerait pas sans mon livre, qui leur a donné envie de se retrouver » raconte Olivier Gal, qui narre par le menu les déboires et les exploits de ces jeunes biberonés au rap et à la danse hip-hop, au skate et au BMX à la fin des années 80. Au départ, ils portaient des jeans baggy de surfeurs urbains et voulaient imiter les jeunes américains des quartiers défavorisés exprimant leur révolte sur les rames du métro de New-York. Si Big Apple est La Mecque mondiale du graff, Toulouse s’est imposée comme « l’une des capitales européennes » du genre, assure Olivier Gal. Le nom et le logo de la Truskool a voyagé dans l’Europe entière grâce notamment à Adidas, sponsor officiel du crew (« équipe » dans le jargon des graffeurs) en 1998. « Quand le marché a commencé à s’y intéresser, le groupe a volé en éclat », raconte Olivier Gal.

graf VH2

L’histoire de la Truskool n’englobe pas à elle seule tous les graffeurs toulousains, mais elle résume bien l’ambivalence de ses acteurs, et du public, à l’égard du graff. « Les graffeurs sont issus d’une culture de la clandestinité. Il signe sous des pseudos mais aspirent tous à la célébrité », souligne Olivier Gal. Le regard du public a lui aussi changé. Apparenté jadis au vandalisme, le graff est désormais intégré au paysage urbain. Les nouvelles rames du TGV Sud-Atlantique arborent une livrée inspirée des peintures qui recouvrent les trains de banlieue. Quand Michel Réglat, patron de la plupart des MacDo de l’agglo, veut relooker son restaurant de la place Wilson, il fait appel à un graffeur. Jusqu’au maire de Toulouse qui s’inquiète du sort de la grande fresque bleue ornant une ancienne station service de l’avenue de Lyon en visitant le chantier des nouveaux accès de la gare Matabiau. « On va essayer de la déplacer », promet Jean-Luc Moudenc.

Vandales ou artistes ?

La fresque en question est l’oeuvre de Tilt, l’un des plus fameux graffeur de Toulouse. Elle a été réalisée en hommage d’un jeune rappeur, fauché sur place par un chauffard en 2013. « Tilt est considéré comme un ambassadeur de Toulouse par la ville, mais il ne se laisse pas instrumentaliser » assure Olivier Gal, qui le connaît bien. L’artiste est le premier de la bande des toulousains à s’être rendu à New-York. Il voyage toujours beaucoup, expose dans le monde entier et poste des photos de ses graffs réalisés à Moscou ou Djakarta sur sa page Facebook. « Il fait toujours des graffs dans les rues, c’est sa drogue, il ne peut pas s’en passer », dit son ami et quasi-biographe attitré. Autant dire que les efforts déployés à l’époque par la ville de Toulouse pour « canaliser » ces anciens « vandales » qui s’attaquaient aux murs de la ville n’ont pas totalement porté leurs fruits.

Le livre d’Olivier Gal raconte comment la municipalité avait déjà à l’époque « offert » un mur aux jeunes graffeurs d’Arnaud Bernard dans le jardin d’Embarthe, un îlot dégagé par la démolition d’immeubles insalubres du quartier. Les graffeurs avaient été recrutés pour deux mois dans le cadre d’un chantier d’insertion. C’était leur dernière chance avant la case prison, souligne le livre. Mais cela ne les a pas empêché de continuer à bomber aussi ailleurs, toujours plus loin. Les trains sont, après les murs, la deuxième cible favorite des graffeurs. Après avoir écumé les abords de la gare Raynal et ses wagons stationnés sur les voies de triage, ils vont se rendre jusqu’à Sète et son immense dépôt ferroviaire. « C’était la Mecque à la sauce new-yorkaise », résume Olivier Gal. Les graffeurs toulousains vont y croiser leurs homologues de Marseille.

graf Emilie Deles
Emilie Deles a travaillé pendant 18 ans dans la gestion de patrimoine pour une banque du Languedoc-Roussillon avant de prendre la direction de l’espace Cobalt à Montaudran. « Je gagne trois fois moins en travaillant trois fois plus », confie la gérante de ce nouveau lieu hybride qu’elle définit comme « un temple du graff organisé »

Avec l’âge (et le succès), les « rebelles » ont néanmoins intégré une sorte de règle non-écrite  : ok pour taguer des friches périphériques, mais pas touche aux briques du centre historique ! Ce sont surtout les filles intégrées au crew, une exception dans ce petit milieu qui fonctionne à la testostérone, qui s’aventureront dans les rues commerçantes du centre-ville. Les « poupées » sexy de Fafi ou Miss Van sont plus facilement adoptées par le public que les hiéroglyphes abstraits des garçons. « Elles ont ouvert la voie », dit Olivier Gal. Mais le festival Walk on the Pink Side (WOPS), lancé en 2015 autour de Fafi, n’aura pas de suite. Ce rendez-vous des « cultures urbaines » avait pourtant marqué les esprits en accrochant des parapluies multicolores au-dessus de la rue Alsace-Lorraine. Le festival Rose Béton lui a succédé en 2016, avec des expositions jusqu’au musée des Abattoirs, partenaire de l’événement. Cette année, c’est Mister Freeze qui prend le relais. Ce festival de street-art a invité 45 graffeurs internationaux du 30 septembre au 8 octobre à l’espace Cobalt, nouveau « temple » de la discipline situé dans le quartier de Montaudran.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s