Incinération des ordures ménagères à Toulouse : faux débat et vraies questions

Comment « l’incinérateur le plus polluant de France » échappe à la taxation sur les activités polluantes 

Peut-on se passer d’une usine d’incinération des ordures ménagères ? La question est posée à Toulouse où la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) anime une « concertation » jusqu’au 27 novembre sur l’avenir de l’incinérateur du Mirail. La haute cheminée de la SETMI (société d’exploitation thermique du Mirail) fait partie du paysage des quartiers sociaux qui ont poussé de l’autre coté du périphérique depuis 1968. L’usine alimente en chauffage et en eau chaude les grands ensembles HLM de cette ancienne « ville nouvelle » dont les plans ont été dessinés par Georges Candilis. Mais la SETMI est aussi montrée du doigt comme « l’incinérateur le plus polluant de France » par Zéro Waste, qui milite activement pour la réduction drastique du volume des déchets à la source au profit du tri et du recyclage. Selon l’antenne toulousaine de l’ONG, les 232 tonnes d’oxyde d’azote (Nox) rejetées dans l’atmosphère en 2020 sont bien pire pour la santé et la planète que les émissions polluantes des véhicules Diesel les plus anciens, bannis de la ville depuis l’instauration officielle de la ZFE (zone à faible émission).

Faut-il donc envoyer l’incinérateur à la casse, ou ajouter une sorte de « pot catalytique » avec filtre à particules à la cheminée de la SETMI ? C’est en résumé la question que le syndicat mixte Decoset, chargé du traitement des « déchets ménagers et assimilés » (DMA) de 152 communes du nord de la Haute-Garonne voulait soumettre au débat avant de se décider. La révélation du rapport très étayé (94 pages) de Zéro Waste dans les colonnes du Monde vient contrarier le plan de communication élaboré par Decoset pour faire passer la pilule d’une démolition-reconstruction de l’usine à l’horizon 2032. Officiellement, le maire (macroniste) de Balma et nouveau président de Decoset Vincent Terrail-Novès assure que toutes les options sont sur la table, y compris un arrêt pur et simple de l’usine dans la prochaine décennie.

Le syndicat dispose en effet depuis 2001 d’une seconde usine d’incinération à Bessières, au nord de Toulouse, construite à l’initiative du département. Decoset a confié les clés de cet incinérateur à une filiale du groupe Suez qui dispose de deux fours capables d’avaler environ 200.000 tonnes de déchets par an. L’usine de Toulouse, gérée de son coté par une filiale de Veolia, est équipée de quatre fours pour une capacité autorisée de plus de 300.000 tonnes. Mais la SETMI, vétuste, ne tourne plus rond depuis longtemps. Un silo contenant 130 tonnes de cendres s’est même partiellement effondré en novembre 2021. « Chaque fois qu’on y fait des travaux, on tremble un peu », confie Vincent Terrail-Novès.

L’incinérateur de Bessières a pour sa part été victime d’un incendie au début du mois de septembre qui a mobilisé plusieurs casernes de pompiers du département pendant toute une nuit. Plus récente, l’usine est pourtant décrite comme « proche de l’obsolescence » par un sévère rapport de la chambre régionale des comptes. Les magistrats financiers de Montpellier reprochent en substance à Suez de s’en mettre plein la poche en important des déchets venus des départements voisins du Tarn ou du Tarn-et-Garonne. L’incinérateur de Bessières a été « sur-dimensionné » dès sa conception pour permettre à l’exploitant de gagner de l’argent, explique Thomas Guilpain. Cet ancien ingénieur dans le spatial reconverti dans la gestion « citoyenne » des déchets est la cheville ouvrière de l’antenne toulousaine de ZéroWaste. La chambre régionale des comptes s’étonne par exemple de constater que la tonne de déchets « importée » est facturée moins cher (77,4€) que celles des ordures de Haute-Garonne (90€).

Comme le très urbain incinérateur du Mirail, celui plus rural de Bessières rejette lui aussi davantage de Nox que la norme autorisée. Personne ne semble s’en émouvoir dans cette petite ville des bords du Tarn qui cherche à tout prix à s’industrialiser pour créer des emplois. Mieux : après avoir facilité l’installation des serres d’une « usine à tomates » XXL chauffée aux ordures en accordant une subvention de 200.000€ et un million d’avances remboursables, la région Occitanie veut maintenant aider la société nantaise Lhyfe à s’implanter dans la zone industrielle du Triangle pour produire à Bessières le fameux « hydrogène vert » cher à Carole Delga grâce la « chaleur fatale » de l’incinérateur. Bref, l’incinérateur de Bessières est en passe de devenir une véritable usine à gaz.

De son coté, Toulouse et la SETMI sont devenues aussi « accro » à l’incinération des ordures ménagères qu’un toxico à l’héroïne, au point que la presse régionale a fait mine de s’inquiéter pour le chauffage des habitants du Mirail quand les éboueurs ont cessé de ramasser les poubelles entre Noël et le jour de l’An. Vincent Terrail-Novès, qui était déjà en première ligne lors de la grève des « rippers », assure qu’il ne faut pas s’inquiéter. Au Mirail, Veolia fait comme Suez à Bessières en important des ordures du Lot et de l’Aveyron, s’indignent les riverains du quartier de La Fourguette. La vieille usine de Toulouse a aussi candidaté pour décrocher le marché des déchets de l’Aude et même de Corse. Le maire de Balma souligne que le syndicat qu’il préside peut voler au secours aux départements du Gers et des Hautes-Pyrénées, qui n’ont pas d’incinérateurs et risquent de devoir fermer leurs décharges.

L’incinérateur de Bessières fournit in fine des ordures en hiver à sa « cousine » du Mirail pour qu’elle puisse alimenter son réseau de chaleur, étendu au fil des années à plusieurs autres quartiers de Toulouse à travers des dizaines de kilomètres de canalisations. Le réseau initial de chaleur du Mirail (40 kms de tuyaux) s’est étendu jusqu’au nouvel « écoquartier » de la Cartoucherie, puis à Montaudran (36 kms supplémentaires) pour fournir du chaud, mais aussi du froid.

Ce développement à marche forcée pour recycler la chaleur des fours en énergie réputée « propre » est orchestrée depuis le Capitole par Pierre Trautmann. L’ancien secrétaire général de la ville à l’époque Baudis est devenu l’incontournable adjoint de Moudenc pour la gestion déléguée des marchés de l’eau, des égouts et maintenant des réseaux de chaleur. Sous sa houlette, le vieil incinérateur a été transformé d’un coup de baguette magique et administratif en « unité de valorisation énergétique ». Du coup, la SETMI et son usine « obsolète » classée n°1 au top 10 des incinérateurs par Zéro Waste, échappe à la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP). Trautmann, c’est « Huggy les bons tuyaux » à Toulouse.

(article publié le 24 septembre 2022 par L’Agglorieuse. A suivre…)

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s