Dans le Gers, un « collectif fermier » réinvente la polyculture-élevage

« Le fonds de vallée de la ferme des Bourdets n’est pas spécialement bucolique », rapporte Clément Osé dans un livre qui raconte la reconversion professionnelle d’une amie rencontrée sur les bancs de Sciences-Po. Noémie Calais a plaqué une carrière internationale de cadre pour élever des poules puis des cochons en plein-air dans ce coin du Gers. L’ouvrage, écrit à quatre mains avec la néo-paysanne, n’est pas toujours tendre avec l’ancienne exploitation de 3.000 porcs sur caillebotis développé au siècle dernier sur une ferme d’une centaine d’hectares en grandes cultures. C’est « Dunkerque plutôt que la Toscane », s’écrie le jeune homme en découvrant les deux « imposantes » fosses à lisier et les bâtiments partiellement désaffectés et en cours de reconversion.

Cette vision industrielle n’est pas partagée par Marie-Sylvie Herman, 60 ans, qui réside encore sur l’exploitation créée par son père. Elle a consacré presque toute sa vie professionnelle à la porcherie, agrandie avec son ex-mari avec un hangar pour transformer les aliments des animaux sur place. A ses yeux, les bassins en béton destinés à stocker les effluents de l’élevage étaient bien utiles pour épandre le lisier et amender au moment le plus propice les terres, acquises petit à petit autour de la porcherie. « On a parfois été montrés du doigt dans le coin parce qu’on faisait soit-disant du « hors-sol », mais on a toujours respecté la réglementation » dit l’éleveuse semi-retraitée. Marie-Sylvie a converti ses terres à l’agriculture biologique au moment d’organiser la transmission de l’entreprise familiale. Elle souligne que son souci, même en conventionnel, a toujours été de viser l’autonomie de son élevage. « On a jamais mis d’engrais. On s’en sort très bien tant qu’on produit l’aliment sur place », assure l’éleveuse qui ne renie pas l’époque où la porcherie faisait vivre confortablement sa famille et deux à trois salariés. « Nous étions assez nombreux pour avoir aussi du temps pour les loisirs », apprécie Marie-Sylvie.

« Elle a acheté du foncier parce qu’aucun voisin ne voulait du lisier dans leurs champs et cela ne lui posait pas de problèmes d’importer des OGM qui contribuent à la déforestation de l’Amérique du Sud », objecte Noémie Calais. « On n’avait pas d’OGM mais il nous aurait fallu 300 hectares pour nourrir 3.000 cochons », rétorque Marie-Sylvie. La jeune femme qui a pris sa suite ne s’est pas installée dans les anciens bâtiments en briques et parpaings. Elle a préféré construire des cabanes en bois sur 5 hectares de la ferme qu’elle loue pour élever des porcs en plein-air. Son livre co-écrit avec Clément raconte par le menu les joies et les doutes de cette installation. Noémie, Bac+5, n’a pas hésité à s’inscrire au lycée professionnel agricole de Mirande pour acquérir les bases du métier et bénéficier de la DJA (dotation jeune agriculteur). Pendant sa formation, elle commence par élever des poules pondeuses pour vendre des œufs sur les marchés. Elle abandonne ce premier atelier après le double confinement imposé aux personnes durant l’épidémie de Covid 19 et aux volailles par les flambées de grippe aviaire dans le Sud Ouest pour ce spécialiser dans l’élevage et la transformation des porcs, allant jusqu’à à Aurillac (Cantal) pour apprendre la découpe de la viande et la fabrication des charcuteries.

Eleveuse-charcutière suivant le modèle des « paysans-boulangers » qui ont essaimé un peu partout en France, Noémie s’est lancée dans la production de porcs noirs, une race rustique à croissance lente qui reprend du poil de la bête entre Gascogne et Bigorre. Son élevage a compté jusqu’à 80 animaux, mais c’est encore trop aux yeux de Noémie. Elle a récemment cédé la moitié de son cheptel à un jeune éleveur qui veut suivre son exemple en Ariège. « C’est trop de travail et de contraintes » constate la jeune femme, qui conduit ses porcs jusqu’à l’abattoir de Boulogne-sur-Gesse (Haute-Garonne). Elle transforme ensuite les carcasses dans la salle de découpe d’une Cuma à Seissan (Gers). « J’ai calculé que je passais 95 heures par an sur la route », confie Noémie qui doit parfois se rendre jusqu’à Tarbes (Hautes-Pyrénées) pour faire abattre ses animaux. « Faire 4 heures de route aller-retour pour 3 cochons, ça ne vaut pas le coup », dit l’éleveuse qui se déclare intéressée par les collectifs paysans militants pour un abattage « à la ferme ». Comme de nombreux éleveurs de volailles en plein-air, Noémie se plaint aussi de la réglementation toujours plus sévère au nom de la « biosécurité ». La pose d’un grillage pour empêcher tout contact de ses cochons avec des sangliers sauvages lui a ainsi coûté « deux ans d’endettement supplémentaires ».

 » Le modèle d’agriculture de mes parents ne m’a jamais branché « 

Le contraste entre une Noémie  « débordée » qui tient à maîtriser seule sa production de manière artisanale de bout en bout, et l’exploitation à l’époque de Marie-Sylvie avec ses salariés agricoles, saute aux yeux. « Nous n’avions pas de contact direct avec les consommateurs, on vendait à un chevillard de Samatan fournissant un réseau de petites boucheries-charcuteries de proximité », raconte l’ancienne agricultrice qui faisait aussi appel à un entrepreneur pour cultiver ses terres afin de se concentrer sur l’élevage des porcs, très technique. Pour autant, Marie-Sylvie considère que la mutation progressive de son ancienne exploitation familiale est sur la bonne voie. Outre les activités d’éleveuse de Noémie, la centaine d’hectares en coteaux de La Bourdette abrite désormais un GAEC qui transforme le lait d’une centaines de chèvres et brebis en fromages, une EARL qui fabrique des  « boissons végétales » à base de soja et céréales produites sur place et les serres-tunnel d’un duo de maraîchers. « Là où nous étions un couple avec 2,5 salariés, on compte maintenant 5 ateliers distincts qui font travailler une dizaine de personnes, sans compter les stagiaires et les apprentis », se félicite-t-elle.

Cette transformation d’une exploitation conventionnelle comme il en existe beaucoup dans le Gers en « ferme collective » bio s’est effectuée sous l’impulsion d’un groupe de jeunes arrivés dans le sillage du fils de Marie-Sylvie, qui ne voulait pourtant pas reprendre la ferme à l’origine. « Le modèle d’agriculture de mes parents ne m’a jamais branché » confesse Hugues Ancelin, 36 ans. Diplôme d’ingénieur agronome en poche, le jeune homme a d’abord travaillé dans des parcs nationaux en zone de montagne avant de revenir dans les coteaux vallonnés du Gers avec des chèvres, des brebis… et des ami(e)s. Pas question pour lui de reprendre seul l’exploitation familiale. La dimension collective est capitale à ses yeux, au point d’envisager d’installer son modèle de « collectif fermier » dans un autre département ou une autre commune, avant finalement de revenir « au bercail ».

La dimension de l’élevage qu’il partage avec Eléonore, son associée, a été calculée en fonction de cet impératif de travailler à plusieurs pour « avoir du temps » de faire autre chose. « Nous avons deux lots de 56 brebis Lacaune et un lot de 56 chèvres alpines », explique Hugues, très fier de leur « super-bergerie » construite toute en bois. Le bâtiment a été conçu à la fois pour le confort des animaux et le moins de pénibilité possible pour le travail des hommes. Sa taille est proportionnée à celle du troupeau, lui-même dimensionné par la capacité de la salle de traite. « Avec deux lignes de 7 faisceaux pour 14 postes, une seule personne peut traire le week-end en restant attentive aux soins à prodiguer à chaque animal si nécessaire », résume l’éleveur. Quand on lui fait remarquer que la production de lait, même mécanisée, n’est sans doute pas le meilleur moyen d’échapper à « l’esclavage » de la traite quotidienne quand on ambitionne d’avoir « du temps », surtout quand il faut ensuite transformer le lait en fromages dans l’atelier voisin, Hugues réplique qu’il ne voulait à aucun prix s’orienter vers la production de viande. « Un système pourri » juge l’éleveur, lapidaire.

Le petit atelier porc-charcuterie développé par Noémie à la place de l’élevage spécialisé de Marie-Sylvie conserve paradoxalement une place centrale dans l’écosystème d’économie circulaire mis en place au sein du collectif fermier des Arbolets. Les cochons noirs mangent le petit-lait de la fromagerie de Hugues et Eléonore et les drêches issus de la production des boissons végétales de Nico. « Il faudrait revenir à l’idée de départ du cochon-poubelle qui recycle les déchets des autres activités », dit Noémie. L’éleveuse a renoncé à se faire livrer des rations complètes par camion à cause de la hausse des prix des aliments. Elle va elle-même chercher des céréales concassées dans un élevage de volailles voisin. « Il nous faut des cochons et les charcuteries de porc noir font un carton sur les marchés », assure Hugues, qui envisage de faire sécher jambons et saucissons à coté de ses fromages.

Des agriculteurs qui ne résident pas « à la ferme »

Quand on lui demande si le modèle de la ferme collective des Arbolets serait reproductible ailleurs pour retrouver un équilibre entre densité d’animaux et cultures à l’échelle d’une exploitation, Marie Sylvie demeure prudente. « J’ai assisté cet été à une rencontre avec une vingtaine d’autres expériences similaires en Ariège. J’ai trouvé ça formidable mais j’ai constaté que pas un cas n’était pareil à l’autre », résume l’ancienne éleveuse de porcs. Elle souligne avant tout la diversité des parcours particuliers de ces nouveaux agriculteurs, souvent issus d’un milieu non agricole au départ. « Dans un collectif, chacun a son histoire, ça tourne beaucoup. C’est un mouvement perpétuel et c’est normal ». A midi, le déjeuner réunit régulièrement une dizaine de convives autour de la table de son salon en comptant les stagiaires et les woofers de passage. Mais Marie-Sylvie est la seule à résider sur place, les jeunes du collectif préférant vivre chacun de son coté après le travail à la ferme.

reportage pour illustrer une enquête sur la « dé-densification des élevages » paru dans la dernière livraison de la revue Sésame (novembre 2022)

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