Toulouse, entre courses de Noël et lacrymos

GJ canon à eau
Ambiance surréaliste au centre de Toulouse, samedi après-midi. Alors que quelques milliers (4.500 selon la police) de manifestants défilaient sur les boulevards, d’autres déambulaient au centre ville pour effectuer leurs courses de Noël. Derrière la cathédrale, deux véhicules blindés de la gendarmerie interdisaient l’accès du centre historique aux manifestants. Le nouveau préfet, Etienne Guyot, a sorti les grands moyens pour éviter les scènes de guérillas urbaines qui ont émaillé les deux précédentes manifestations. Les Gilets Jaunes, vaguement encadrés par des militants de la France Insoumise et du NPA qui ont bien du mal à régler la cadence, commencent à défiler au pas de charge derrière une banderole « Macron démission » vers 14h. Le cortège part à la rencontre des drapeaux rouges de la CGT, qui tente elle aussi de canaliser les manifestations, et a pris le soin de déposer un parcours en bonne et due forme à la préfecture.

GJ démission

Mais la manifestation pacifique n’aura guère duré plus d’une heure. Dès 15h15, les premières grenades lacrymogènes dispersent le cortège. Elles sont la réponse immédiate aux jets de peinture et d’un fumigène orange lancés sur les blindés. Les rares Gilets Jaunes qui tentent de s’interposer face aux jeunes venus visiblement en découdre avec les forces de l’ordre sont très rapidement débordés. Les canons à eau entrent en action pour éloigner les derniers manifestants qui tentent de rester devant le monument aux morts. On n’avait pas vu ces engins dans les rues de Toulouse depuis les manifestations violentes qui avaient suivi la mort de Rémi Fraisse sur le chantier du barrage de Sivens (Tarn), en 2014. La plupart des manifestants s’éparpillent dans les petites rues du quartier Saint-Aubin en direction du canal du midi. D’autres en profitent pour jouer au chat et la souris avec les forces de l’ordre, aux cris de « tout le monde déteste la police ». L’hélicoptère de la gendarmerie survole le quartier en vrombissant à basse altitude. Une voiture est renversée au débouché de la rue Gabriel Péri, les foyers d’incendies se multiplient. Les casseurs, qui ont revêtu des gilets jaunes pour se fondre dans la foule, privilégient les nombreux chantiers parsemant la ville pour tenter de former des barricades, sur les futures ramblas des allées Jean Jaurès ou la place Saint-Sernin.

GJ flics slogan

Incrédules, les badauds venus faire leurs courses suivent l’impressionnant déploiement des forces de l’ordre. Trois jeunes filles, lestées de sacs Primark, s’arrêtent pour faire des selfies. L’enseigne de textile low-cost, qui vient d’aménager dans l’ancien grand magasin art-déco des Galeries Lafayettes, avait été la cible durant la semaine d’une action commando pacifique menée par d’anciens activistes de Nuit Debout reconvertis en Gilets Jaunes. Cette fois, l’entrée principale est condamnée. Des vigiles filtrent la seule porte dérobée restée ouverte, fouillant systématiquement les client(e)s. D’autres boutiques préfèrent prudemment descendre leurs rideaux de fer.

GJ Capitole

Profitant de la confusion, un petit groupe de manifestants a réussi à rejoindre la place du Capitole. Courte altercation quand des projectiles sont lancés sur les policiers casqués qui ripostent avec des lacrymogènes. Le marché de Noël est fermé, les cafés de la place ont replié leurs terrasses. La pluie commence à tomber avec la nuit, dispersant les derniers manifestants les plus virulents de l’autre coté de la Garonne. On peut encore croiser quelques gilets jaunes égarés qui se mêlent aux clients des boutiques et des cafés à l’heure de l’apéritif. Sur les boulevards désertés par les voitures, les gyrophares des fourgons de CRS font comme un renfort de lumières de Noël à chaque carrefour.

GJ boulevard nuit

La journée s’est traduite par 26 interpellations, selon un premier bilan de la préfecture établi en début de soirée.

Publicités

A Gaillac avec des Gilets Jaunes anti-Macron

Gaillac photo remake

Samedi midi, comme sur tous les ronds-points occupés du Tarn, les Gilets Jaunes de Gaillac ont rejoué la scène de l’interpellation collective de 151 lycéens à Mantes-la-Jolie, à genoux et mains sur la tête. La vidéo, qui a fait le tour des réseaux sociaux, a choqué. Un collectif a demandé à la quinzaine de ronds-points du département tenus par les Gilets Jaunes de se livrer à un « remake », à midi et à 15h, pour condamner « la violence des images ».

Gaillac Jaune

Surveillés par des gendarmes, aussi présents que discrets, les Gilets Jaunes se contentent de filtrer la circulation sur deux ronds-points stratégiques de la Gaillac : celui de la bretelle d’autoroute de l’A68 (Toulouse-Albi), où le conseil départemental a aménagé une aire de co-voiturage, et celui du Leclerc qui commande l’entrée et la sortie de la principale zone commerciale de la ville. Mais pas de blocage pur et dur des camions et des voitures. Dès les premiers jours d’occupation, une réunion avec le maire à laquelle assistait également le propriétaire du supermarché a fixé les règles du jeu : manifester d’accord, mais pas question d’interdire l’accès aux commerces. Ni au Festival des Lanternes, qui attire des milliers de visiteurs le soir à Gaillac. Au rond-point du Leclerc, des animaux-lampions en papier fabriqués par des ouvriers chinois voisinent avec les banderoles anti-Macron des Gilets Jaunes.

 » Les élus viennent comme des mouches « 

Le maire (DVD) de Gaillac s’est rendu samedi sur le barrage à l’entrée de la ville. « Les élus commencent tous à venir comme des mouches » ironise Michel, 63 ans. Ce pilier des Gilets Jaunes locaux est présent quotidiennement depuis le 17 novembre sur le rond-point du Leclerc, où une cabane a été érigée avec des palettes, du plastique et des roseaux. La veille, c’est la député Marie-Christine Verdier-Jouclas (LRM) qui est passée pour proposer une réunion de circonscription. Les Gilets Jaunes de Gaillac, qui se sont déjà rendus la semaine dernière à une première réunion de la député pour lui signifier leur mécontentement, ont décliné l’invitation. Mais ils ont accepté de rencontrer l’ensemble des maires de la communauté d’agglomération qui s’étend de Gaillac à Graulhet, lundi à 20h. « Ce ne sera pas un débat, on ira juste pour leur faire part de nos revendications » précise Michel, qui a pris soin de consigner toutes les doléances des manifestants sur un cahier. « Il y a des idées très intéressantes », assure-t-il.

des électeurs de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon

Parmi la cinquantaine de Gilets Jaunes qui se relaient au rond-point du Leclerc se trouvent, sans se retrouver, Bernard et Thierry, deux anciens ouvriers de l’usine Alphacan de menuiseries en PVC à Gaillac. La principale industrie de la ville a subi un sévère plan social. Bernard, 72 ans, est parti à la retraite depuis un moment déjà. Thierry, 53 ans, est parti travailler du côté de Grenoble. Il fait régulièrement l’aller-retour pour retrouver son épouse, enseignante, à Gaillac. Bernard n’a pas de problème à dire qu’il vote FN. Thierry, lui, n’a pas pu. Il milite à La France Insoumise. Après l’élimination de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle, il raconte qu’il a été tenté de voter pour Marine Le Pen afin de ne pas offrir un plébiscite à Emmanuel Macron. « En 2002, la gauche avait appelé à faire barrage au FN mais Chirac s’est foutu de notre gueule », dit-il en guise d’explication.

Gaillac Alphacan
A quelques centaines de mètres du rond-point de la zone commerciale, la ville de Gaillac a racheté les 9 hectares de l’usine Alphacan pour 2 millions d’euros

« Les étiquettes politiques ne ressortent pas sur les barrages », affirme Richard, un motard de 35 ans rencontré sur le deuxième rond-point de l’autoroute A68. « Si ça ressort, je me casse », approuve Dominique, 53 ans, qui ne vote plus depuis longtemps. Le jeune motard a voté Mélenchon mais se dit « déçu des partis politiques ». Il aimerait que le vote blanc qu’il a glissé dans l’urne au deuxième tour de l’élection présidentielle soit reconnu, et non pas confondu avec les bulletins nuls ou les abstentionnistes. « Les politiques et les syndicalistes sont tous des menteurs et des tricheurs », abonde Dominique.

À Gaillac, beaucoup de Gilets Jaunes se déclarent adeptes de la démocratie directe. L’idée d’un référendum agite les discussions. La dissolution de l’Assemblée nationale et de la « majorité Playmobile » de La République en marche est largement plébiscitée. Emmanuel Macron est le plus petit commun dénominateur de leur colère, largement exprimée sur les banderoles qui décorent les ronds-points. « Il ne nous représente pas », affirme Thierry, heureux de retrouver sur les barrages « des gens qu’on ne voit jamais ».

Marie accordéon.jpg

Marie, 54 ans, agent de service au lycée Rascol d’Albi, est l’une de ces « invisibles » qui fait régulièrement des apparitions sur le rond-point du Leclerc. Tous les jours de la semaine, elle prend sa voiture entre Gaillac et la préfecture (25 kms). Mais elle ne se plaint pas. « Avant, je travaillais à Montauban » (50 km).  Son emploi est à temps partiel, tous les matins, ce qui lui laisse les après-midis pour s’occuper de sa mère. Elle gagne 1.100 €/mois. Marie est venue sur le rond-point avec son accordéon, acheté il y a à peine plus d’un an. Elle est très fière d’expliquer qu’elle a appris la musique seule. « On allait danser au bal musette avec ma mère » raconte Marie, qui a pris son instrument pour apporter un peu d’animation aux Gilets Jaunes. Sa mère l’a accompagnée. Sans gilet.

Sur un barrage avec un électeur désabusé d’Emmanuel Macron

Pierre Louis gilet jaune
Pierre-Louis Delaunay a pris son vélo pour bloquer la circulation samedi 17 novembre devant le centre commercial Gramont, à l’entrée de Toulouse. « J’essaye de tout faire à mon niveau pour la planète, mais le mépris du peuple est insupportable » dit ce quinquagénaire désabusé. Sur son gilet jaune, il a jeté sa colère  : «  taxes écolos, faut pas nous prendre pour des cons  ». Pierre-Louis raconte qu’il a acheté un véhicule diesel en 2001. « Je l’utilise le moins possible, il ne consomme que 6 litres au 100 et ne pollue pas. J’avais la pastille verte quand je l’ai acheté, et maintenant, j’ai une vignette 5 qui m’empêchera de circuler en cas de pic de pollution ». A ses yeux, il s’agit d’une obsolescence administrativement programmée.

Pierre-Louis, qui se définit politiquement « sans étiquette », raconte qu’il a pourtant voté pour Emmanuel Macron en 2017. « Par défaut », précise-t-il. Il ne se dit même pas déçu. « Je suis plutôt satisfait de sa politique extérieure, je partage ses valeurs sur l’Europe. Mais c’est la cata en politique intérieure. Il a tout fait à l’envers ». La suppression de l’ISF lui est notamment restée en travers de la gorge. Il déplore qu’elle pénalise les associations caritatives et se sent aujourd’hui un peu plus proche des Insoumis.

D’autres manifestants qui ont établi un barrage sur un autre rond-point, quelques centaines de mètres plus loin, sont plus virulents à l’égard du président de la République, caricaturé sur une affiche détournée du Dictateur de Charlie Chaplin. Eux sont venus avec un camion et une sono. Ils étaient bien décidés à rester plusieurs jours sur place, à en croire les tracts qu’ils distribuent. Mais après avoir envahi le périphérique, les gilets jaunes de Gramont ont finalement levé le camp à la tombée de la nuit.

Interview : faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle ?

 

Aurélie Jean
L’intelligence artificielle va-t-elle définitivement supplanter l’humain, se demande Aurélie Jean dans sa dernière chronique au Point ? En quoi les algorithmes d’aujourd’hui sont-ils différents des logiciels de l’informatique du siècle dernier ?
L’intelligence artificielle, c’est faire résoudre des problèmes par des ordinateurs. Pour cela, il faut d’abord créer un modèle sous forme mathématique. C’est ce qu’on appelle un algorithme. J’ai beau être une «  matheuse  », la calculatrice ira toujours plus vite que les opérations que je peux faire à la main. Je crée donc des algorithmes pour aller plus vite, être plus efficace. La grande différence entre Deep Blue, l’ordinateur d’IBM qui avait battu Garry Kasparov aux échecs et AlphaGo, la nouvelle championne du jeu de go conçue par Google, c’est que la machine a atteint son niveau en jouant d’abord contre elle-même avant de battre un humain. On fixe les règles de base au départ, et l’intelligence artificielle est ensuite capable «  d’apprendre  » toute seule en jouant une multitude de combinaisons contre elle-même. Cette notion de deep learning est déjà ancienne. On distingue deux niveaux d’intelligence artificielle  : la faible et la forte. Dans les modèles les plus évolués, la machine serait capable d’apprendre sans intervention humaine. Elle aurait en quelque sorte «  conscience  » de son existence. On cherche même à la doter d’une intelligence émotive. En réalité, aucune machine n’éprouvera jamais de sentiments, selon moi. Mais elle peut en exprimer, si elle a été programmée pour le faire.
Construire une machine capable de battre des champions de go ou d’échec, c’est une performance qui peut frapper les esprits, mais qui ne porte guère à conséquences. Que penser en revanche d’un programme qui remplacerait les pilotes dans un avion, ou qui prendrait le volant à notre place à bord des voitures autonomes annoncées dans un futur proche  ?
Techniquement, on sait déjà faire beaucoup de choses. On a des «  pilotes automatiques  » à bord des avions ou des métros. Mais l’exemple de la voiture autonome est intéressant, parce que même si elle marche déjà à 90%, ce sont les 10% qui restent qui posent problème. On n’a pas le droit à l’erreur. Je ne suis pas une spécialiste des transports automatiques, mais il me semble que le challenge n’est pas seulement technique. On voit bien que la question est aussi d’ordre éthique. L’IA qui pilote une voiture autonome doit-elle privilégier la sécurité des personnes à bord, ou le piéton qui traverse devant elle  ? La réponse ne peut pas venir uniquement des programmeurs. Le public doit lui aussi pouvoir donner son avis. Je plaide également pour que les scientifiques se rapprochent des parlementaires afin de co-construire la réglementation de demain. Il ne faudrait pas qu’une loi freine l’innovation ou protège faussement la population, voire qui contient des vides technologiques.
On met souvent les erreurs humaines en cause dans les accidents, mais un ordinateur aussi, ça peut «  planter  »…
Quand il y a un bug, il y a deux raisons possibles  : soit c’est que le programme a été mal codé, soit c’est qu’il rencontre un cas non pris en compte au départ. C’est ce qu’on appelle un «  biais  » de programmation. Je prends souvent l’exemple des premiers logiciels de reconnaissance faciale qui n’étaient pas capables de fonctionner correctement avec des personnes noires, simplement parce que les programmateurs étaient blancs. Dans les deux cas, il s’agit de failles humaines. Un logiciel ne peut pas être «  raciste  », ou sexiste comme cela a été dénoncé récemment dans le cas d’un programme d’IA chargé de sélectionner les CV chez Amazon. Je le dis d’autant plus ouvertement alors que je milite personnellement pour davantage d’égalité des sexes dans le monde professionnel. Ce n’est pas le programme qu’il faut incriminer. Il faut au contraire s’attacher à comprendre comment il a été écrit pour pouvoir le corriger, l’améliorer. Cela étant dit, il faut bien reconnaître que si tout le monde vise le «  zéro bug  », il y en aura toujours. Je ne vois pas comment les éviter, mais on peut faire en sorte de les repérer avant qu’ils ne fassent des dégâts. La plupart des outils informatiques que vous utilisez comportent des bugs, mais ils sont supprimés au fur et à mesures des nouvelles versions mises à jour. Quand je travaillais chez Bloomberg, on commençait à tester les nouveaux programmes parmi les 5.000 collaborateurs en interne avant des les diffuser à l’extérieur pour minimiser les risques. L’important, c’est de réagir vite.
La vitesse, cela peut aussi faire peur en cas de crash. Le grand public a pu être choqué d’apprendre que des machines réalisaient des transactions boursières à la place des traders lors de la crise de 2008…
C’est vrai que le trading haute-fréquence est automatisé. Mais cela peut-être intéressant sur des marchés qui fluctuent trop, en permettant au contraire de ré-équilibrer les échanges. Je pense même que les algorithmes peuvent prévenir les crises, même si cela n’a jamais été démontré. On peut désormais faire des prédictions grâce à l’IA, mais à la fin c’est l’humain qui décide. Tant que l’IA ne sert pas à faire de la spéculation financière, son utilisation dans le milieu bancaire et boursier ne me choque pas.
La vitesse et la puissance de calcul ne sont-elles pas en train de marquer le pas face à la montée en puissance de la data, véritable «  carburant  » de l’économie numérique  ?
Effectivement, nous générons toujours plus de données que ce que nous sommes capables d’analyser. C’était l’une de mes grandes frustrations quand j’étais en thèse  : je générais davantage de data que ce je pouvais traiter. Même si on accédait demain à des puissances de calcul encore plus puissantes que celles dont nous disposons, avec par exemple des «  ordinateurs quantiques  », on doit faire face à une croissance exponentielle des facteurs à traiter. La moralité que j’en tire, c’est qu’il faut toujours garder un œil critique sur ce qu’on fait.
La société aussi peut parfois être critique, voire effrayée par un avenir toujours plus «  connecté  » qui évoluerait vers une société de surveillance généralisée, façon cauchemar d’Orwell
Oui, les gens qui expriment ces craintes ont raison. Comme toute innovation, l’IA peut conduire à de bonnes ou de mauvaises utilisations. C’est comme le nucléaire, qui a conduit à la bombe atomique mais aussi à développer des thérapies contre le cancer. Il faut se garder de tout rejet épidermique. Développer l’esprit critique est une bonne chose. Chaque innovation peut provoquer à la fois la peur et la fascination. Mais je sens monter une méfiance envers la science qui m’attriste. Un scientifique digne de ce nom n’a pas à mon sens à être technophile ou technolâtre, il doit juste être techno-réaliste. Je constate qu’il est souvent plus facile de vendre des peurs que des rêves. Comme je me refuse à le faire, mes réponses sont souvent décevantes pour le grand public qui s’attend à une présentation dramatique.

François Delarozière, le retour du fils prodigue à Toulouse

Minotaure Delarozière
Il avait pensé initialement proposer un immense héron volant. Quand Pierre Cohen, l’ancien maire (PS) de Toulouse lui a commandé l’un de ces spectacles de marionnettes géantes dont il a le secret, François Delarozière avait encore en tête cet « arbre aux hérons » qui devrait voir le jour à Nantes. Le fondateur de la compagnie La Machine a finalement conçu un Minotaure de plus de 40 tonnes et 14m de haut spécialement pour la ville. Inspiré par le dédale de ses ruelles médiévales, et singulièrement par cette rue du Taur tracée selon la légende par un taureau traînant le corps du premier évêque martyr de Toulouse à l’époque romaine. Guidé par l’une des deux araignées géantes déjà aperçues à Liverpool ou Montréal, rebaptisée Ariane pour l’occasion, le Minotaure attire la foule en dépit d’une météo capricieuse : 200.000 personnes se sont pressées dès le premier jour sur les bords de la Garonne.

Le nouveau maire, Jean-Luc Moudenc (LR), se déclare satisfait. Il mise beaucoup sur le Minotaure et les autres créations mécaniques de François Delarozière pour renforcer l’attractivité touristique de la ville. L’élu avait pourtant vertement dénoncé le projet de son prédécesseur lors de la campagne électorale de 2014. « J’avais critiqué les modalités de gestion, jamais l’idée », nuance aujourd’hui M Moudenc. Le créateur de La Machine, lui, se tient prudemment en retrait des joutes politiques locales. « Je n’ai jamais pris parti, ça ne m’intéresse pas » confie François Delarozière. Il a patiemment rongé son frein pendant cinq ans. Le Minotaure devait initialement être dévoilé au public en octobre 2013, juste avant les élections municipales.

15 millions pour la Halle de la Machine

Jean-Luc Moudenc raconte qu’il a tenu à rassurer le concepteur du Minotaure dès leur première rencontre. « Je lui ai tout de suite dit qu’on ferait le spectacle ». Mais les tractations ont été longues pour aplanir les questions financières. Le budget pour quatre jours de spectacle, entièrement gratuit, s’élève à plus de 2 millions d’euros. Autant que ce que la métropole a déboursé pour la construction du Minotaure (2,5 millions). A ces 4,7 millions s’ajoutent les 15 millions pour la Halle de la Machine, vaste bâtiment vitré de 6.000 m2 érigé sur l’emplacement de l’aérodrome historique de la ville, celui d’où s’élançaient les pionniers de l’Aéropostale dans le quartier de Montaudran. Cet aspect patrimonial chagrinaient davantage encore les nostalgiques de la glorieuse histoire aéronautique de Toulouse que le budget total alloué à La Machine. Les fans de Mermoz et Saint-Exupéry apprécieront peut-être d’apprendre que François Delarozière a prévu d’ajouter des ailes à son Minotaure. Elles seront dévoilées ce samedi soir.

Minotaure Machine Montaudran

L’artiste-ingénieur doit enfin oublier l’épisode désormais légendaire de l’autobus à la broche. Les vieux Toulousains qui votaient alors pour Dominique Baudis doivent encore se souvenir avec effroi de ce spectacle déjanté du Royal de Luxe qui avait mis en scène dans les années 80 l’incendie d’un vénérable bus de la Semvat, façon méchoui. Privée de subventions, la troupe de théâtre de rue avait alors quitté Toulouse pour Nantes. François Delarozière, lui, a toujours gardé un pied dans l’agglomération. Celui qui a conçu la plupart des machines de spectacles du Royal de Luxe a fondé sa propre compagnie en 2005. Avec un goût prononcé pour les mécaniques de transport. Comme l’éléphant de l’île de Nantes, le Minotaure pourra embarquer des voyageurs quand il aura rejoint ses quartiers de Montaudran. Cinquante personnes pour une dizaine d’euro le trajet.

Toulouse : des RER plutôt qu’un nouveau métro ?

TER

« La troisième ligne de métro existe déjà, c’est la voie ferrée qui dessert Colomiers » dit Pascal Barbier, trésorier de l’Autate (association des usagers des transports de l’agglomération toulousaine et ses environs), un collectif qui regroupe les Amis de la Terre, l’union des comités de quartier de Toulouse et une dizaine d’associations de l’agglomération. Elu municipal de Plaisance-du-Touch, Pascal Barbier s’étonne de la quasi-disparition de la ligne C du plan du réseau Tisséo. Elle fut pourtant inaugurée en 1993, en même temps que la première ligne de métro automatique.

Cette portion de 7 kilomètres sur la voie SNCF Toulouse-Auch était présentée comme l’embryon d’un véritable réseau de RER, ces trains urbains qui desservent la région parisienne depuis plus de 40 ans. Si les trains bondés des banlieusards franciliens pourront paraître désuets à l’heure où l’on parle de quatre nouvelles lignes de métro automatique pour desservir Paris lors des Jeux Olympiques de 2024, la formule du train urbain connaît un regain d’intérêt à Toulouse. Coup sur coup, un collectif d’experts et un groupe d’élus d’opposition ont tenté de remettre le RER sur les rails dans l’agglomération.

L’Union de la gauche et de la périphérie, mais sans Labège ?

Marc Péré, le maire (DVG) de L’Union, a créé la surprise au début de l’été en proposant de ne réaliser que la moitié de la future troisième ligne de métro, entre Colomiers et Matabiau, et de profiter des économies ainsi réalisées pour financer six nouvelles lignes de TER pour desservir Brax, Muret, Vénerque, Baziège, Montastruc et Castelnau d’Estretefonds. Il assure que son projet peut être réalisé pour seulement 1,4 milliard d’euros. « C’est le seul projet réfléchi, validé dans le moindre détail, permettant d’éviter rapidement la congestion qui menace la métropole » affirme Marc Péré. A Tisséo, on ne cache pas sa surprise devant ce véritable plan de mobilité alternatif, apparu hors délais, alors que l’enquête publique sur la révision du PDU venait de s’achever. « Il me semble que les chiffres avancés par Marc Péré sont sous-évalués » dit Jean-Michel Lattes, qui a toutefois promis de faire expertiser cette proposition par ses services.

Le fidèle adjoint du maire de Toulouse n’a pas besoin d’en dire davantage. Les élus socialistes du Sicoval ont été les premiers à réagir négativement aux propositions du maire de L’Union. L’amputation de la troisième ligne de métro est très mal vécue du coté de Labège, où l’on s’est battu pendant des années pour prolonger la ligne B au-delà de Ramonville. C’est Régis Godec, élu (EELV) de la ville de Toulouse et nouvel allié de Marc Péré au sein nouveau groupe d’opposition de gauche à Jean-Luc Moudenc au sein de Toulouse Métropole qui se charge de jouer les pompiers de service. « Je travaille sur le territoire du Sicoval et je peux assurer que le métro et le train ne se concurrence pas », tente de rassurer l’élu écolo toulousain. Le maire de L’Union explique de son coté avoir écrit à tous les maires de l’agglomération pour leur soumettre son projet. François Lépineux, maire de Brax, est sur la même ligne que Marc Péré. Les deux élus tentent de fédérer avec les écologistes une sorte de « fronde » des petites communes de Toulouse Métropole face au projet de nouvelle ligne de métro de Jean-Luc Moudenc, allié pour la circonstance aux élus PS de Colomiers et du Sicoval. Mais au-delà de l’assemblée des élus et des alliances politiques, Marc Péré veut s’adresser directement à la population. « Je crois à la mobilisation citoyenne », dit le maire de L’Union.

Des gares de banlieue plutôt que le TGV à Matabiau ?

Habile, Marc Péré a profité d’une réunion publique organisée le 26 juin à Lespinasse par un collectif militant en faveur des trains urbains pour dégainer son propre projet. Voila plusieurs années déjà que le maire (DVG) de Lespinasse, relayé par des habitants, réclame à la SNCF la création d’une halte-ferroviaire dans cette petite commune du nord de l’agglomération, entre Fenouillet et Saint-Jory. Les habitants ont même planté des vaches en aluminium pour populariser leur revendication avec une pointe d’humour :  « on ne veut pas regarder passer les trains ». Lespinasse n’a pas de gare, mais figure sur le tracé de la future LGV Toulouse-Bordeaux, qui prévoit la construction de quatre nouvelles voies ferrées à l’entrée de l’agglomération pour faciliter la circulation des trains rapides, des TER et des trains de marchandises. Les AFNT (aménagements ferroviaires du nord toulousain), pour reprendre le jargon de la SNCF, apparaissent comme une nouvelle occasion de faire circuler des RER au nord de Toulouse.

Les maires de L’Union, de Lespinasse ou de Brax surfent sur la volonté affichée du gouvernement de privilégier les « trains du quotidien » par-rapport aux grands projets de LGV, considérés comme trop coûteux. Pour élaborer son contre-projet ferroviaire, Marc Péré s’est aussi largement inspiré des travaux d’un autre collectif local, Rallumons l’Etoile. Constitué à l’occasion de la révision du PDU, ce petit groupe d’universitaires et de passionnés a été le premier à demander de nouvelles lignes de RER sur les cinq voies ferrées qui rayonnent depuis la gare Matabiau. Il s’inscrit à contre-courant du discours unanime sur la saturation des lignes actuelles. « La SNCF raconte des mensonges » affirme même le président du collectif, Jean-Pierre Hegoburu. Pour cet urbaniste à la retraite, le problème n’est pas technique, mais administratif : « Toulouse-Métropole et la région Occitanie se renvoient la balle dès que l’on évoque des trains urbains, et rien ne bouge ». Pour illustrer son propos, Rallumons l’Etoile a prévu d’affréter son propre train le 15 décembre prochain. Le convoi partira de Castelnau d’Estretefonds et traversera la gare Matabiau pour se rendre à Baziège. Faire de Matabiau le terminus de toutes les trains est une erreur qui alimente la congestion ferroviaire, explique en substance Benoît Lanusse, cheville ouvrière du collectif. Ce jeune urbaniste autodidacte estime que le nouveau système d’aiguillage de la gare Matabiau permettrait de repenser toute l’architecture du réseau en prenant exemple sur la Suisse.

Des ours même sans Hulot dans les Pyrénées ?

ours Balès

La démission-surprise du ministre de l’Ecologie laisse opposants et partisans de l’ours dans l’expectative. Le départ de Nicolas Hulot pourrait-il signifier l’abandon de la réintroduction de deux femelles dans les vallées du Haut-Béarn (Pyrénées Atlantiques) cet automne ? Fin juillet au ministère, Nicolas Hulot avait laissé entendre aux parlementaires du département que sa démission était dans la balance pour tenir sa promesse, annoncée en mars dernier. D’autres élus, majoritairement hostiles au projet, ont directement fait valoir leurs arguments à Emmanuel Macron lors de sa visite à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées) à l’occasion du passage du Tour de France. Le président de la République et son premier ministre se sont bien gardés de dire jusqu’à présent s’ils avaient donné un feu vert ou rouge à l’opération, aussi symbolique que politique.

Les opposants, qui avait adressé une lettre ouverte à l’Elysée dès le lendemain de l’annonce de Nicolas Hulot pour lui demander de ne pas « rallumer la guerre de l’ours », ont une nouvelle fois manifesté ce mercredi à Etsaut, l’un des rares villages de la vallée d’Aspe ouvertement favorable aux plantigrades. La manifestation était prévue de longue date, dans l’espoir d’y croiser Nicolas Hulot qui avait annoncé sa visite sur le terrain. A défaut de pouvoir interpeller le ministre, des cadavres de brebis mortes ont été déposés devant la mairie et des poches de sang lancées sur la façade. La maire, Elisabeth Médard (PS), a annoncé son intention de porter plainte.

L’épisode rappelle une manifestation similaire organisée à Arbas (Haute-Garonne) en 2006, lors des dernières réintroductions d’ours en provenance de Slovénie. Cinq plantigrades (4 femelles et un mâle) avaient alors été relâchés dans les Pyrénées Centrales(Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées), dans un contexte tendu. La plupart des huit ours importés depuis 1996 sont aujourd’hui décédés, parfois de mort violente. Mais leur descendance, relativement prolixe, a assuré à ce jour la présence d’une quarantaine d’ours dans les Pyrénées Centrales. En moyenne, la population a cru de 13,5% par an. C’est encore trop peu pour garantir une population viable aux yeux des spécialistes du Muséum d’Histoires Naturelles, qui insistent depuis des années sur l’urgence de relâcher des femelles dans le dernier noyau des Pyrénées Occidentales, où ne subsistent que deux mâles depuis la mort de Cannelle, tuée par un chasseur en vallée d’Aspe en 2004. Mais c’est déjà trop pour de nombreux éleveurs. Surtout en Ariège, où se concentrent l’essentiel des ours… et des attaques. L’arrivée annoncée du loup vient encore renforcer le refus du retour des prédateurs dans la montagne. Même les vautours, rapaces nécrophages, sont suspectés d’être devenus carnivores par des éleveurs pour qui le sujet est devenu ultra-sensible.

Dans ce contexte pré-hystérique, les associations favorables à l’ours font profil bas. « On est inquiet » reconnaît Alain Reynes, directeur de l’association Adet-Pays de l’ours qui a mené les premières réintroductions en Haute-Garonne. Le militant se souvient de l’annonce de la réintroduction d’une femelle dans le Béarn par Chantal Jouanno en 2010, démentie par Nathalie Kosciusko-Morizet qui lui avait succédé en 2011. Comme Jérôme Ouillon, son homologue du FIEP (Fond d’intervention éco-pastoral) basé à Oloron (Pyrénées Atlantiques), il veut croire que Nicolas Hulot avait bien obtenu un arbitrage gouvernemental avant d’annoncer le lâcher des deux femelles au printemps dernier. Les associations peuvent aussi s’appuyer sur les résultats de la concertation organisée par le préfet des Pyrénées Atlantiques qui révèle une adhésion majoritaire (près de 90%) au projet, y compris dans les communes montagnardes du Haut-Béarn (58%). A Pau, la préfecture fait comme si le projet n’était pas remis en cause. Elle a fait preuve d’une certaine transparence en publiant l’épais dossier technique sur son site Internet. On y apprenait que le budget de l’opération était évalué à 110.600 €, dont 45.000 € pour les opérations de piégeage en Slovénie et 15.000 € pour le transport. Le document précisait également que l’opération pourrait être reportée au printemps 2019 si nécessaire.