François Delarozière, le retour du fils prodigue à Toulouse

Minotaure Delarozière
Il avait pensé initialement proposer un immense héron volant. Quand Pierre Cohen, l’ancien maire (PS) de Toulouse lui a commandé l’un de ces spectacles de marionnettes géantes dont il a le secret, François Delarozière avait encore en tête cet « arbre aux hérons » qui devrait voir le jour à Nantes. Le fondateur de la compagnie La Machine a finalement conçu un Minotaure de plus de 40 tonnes et 14m de haut spécialement pour la ville. Inspiré par le dédale de ses ruelles médiévales, et singulièrement par cette rue du Taur tracée selon la légende par un taureau traînant le corps du premier évêque martyr de Toulouse à l’époque romaine. Guidé par l’une des deux araignées géantes déjà aperçues à Liverpool ou Montréal, rebaptisée Ariane pour l’occasion, le Minotaure attire la foule en dépit d’une météo capricieuse : 200.000 personnes se sont pressées dès le premier jour sur les bords de la Garonne.

Le nouveau maire, Jean-Luc Moudenc (LR), se déclare satisfait. Il mise beaucoup sur le Minotaure et les autres créations mécaniques de François Delarozière pour renforcer l’attractivité touristique de la ville. L’élu avait pourtant vertement dénoncé le projet de son prédécesseur lors de la campagne électorale de 2014. « J’avais critiqué les modalités de gestion, jamais l’idée », nuance aujourd’hui M Moudenc. Le créateur de La Machine, lui, se tient prudemment en retrait des joutes politiques locales. « Je n’ai jamais pris parti, ça ne m’intéresse pas » confie François Delarozière. Il a patiemment rongé son frein pendant cinq ans. Le Minotaure devait initialement être dévoilé au public en octobre 2013, juste avant les élections municipales.

15 millions pour la Halle de la Machine

Jean-Luc Moudenc raconte qu’il a tenu à rassurer le concepteur du Minotaure dès leur première rencontre. « Je lui ai tout de suite dit qu’on ferait le spectacle ». Mais les tractations ont été longues pour aplanir les questions financières. Le budget pour quatre jours de spectacle, entièrement gratuit, s’élève à plus de 2 millions d’euros. Autant que ce que la métropole a déboursé pour la construction du Minotaure (2,5 millions). A ces 4,7 millions s’ajoutent les 15 millions pour la Halle de la Machine, vaste bâtiment vitré de 6.000 m2 érigé sur l’emplacement de l’aérodrome historique de la ville, celui d’où s’élançaient les pionniers de l’Aéropostale dans le quartier de Montaudran. Cet aspect patrimonial chagrinaient davantage encore les nostalgiques de la glorieuse histoire aéronautique de Toulouse que le budget total alloué à La Machine. Les fans de Mermoz et Saint-Exupéry apprécieront peut-être d’apprendre que François Delarozière a prévu d’ajouter des ailes à son Minotaure. Elles seront dévoilées ce samedi soir.

Minotaure Machine Montaudran

L’artiste-ingénieur doit enfin oublier l’épisode désormais légendaire de l’autobus à la broche. Les vieux Toulousains qui votaient alors pour Dominique Baudis doivent encore se souvenir avec effroi de ce spectacle déjanté du Royal de Luxe qui avait mis en scène dans les années 80 l’incendie d’un vénérable bus de la Semvat, façon méchoui. Privée de subventions, la troupe de théâtre de rue avait alors quitté Toulouse pour Nantes. François Delarozière, lui, a toujours gardé un pied dans l’agglomération. Celui qui a conçu la plupart des machines de spectacles du Royal de Luxe a fondé sa propre compagnie en 2005. Avec un goût prononcé pour les mécaniques de transport. Comme l’éléphant de l’île de Nantes, le Minotaure pourra embarquer des voyageurs quand il aura rejoint ses quartiers de Montaudran. Cinquante personnes pour une dizaine d’euro le trajet.

Publicités

Le Minotaure gracié de Toulouse

Minotaure signature

Ses 47 tonnes de bois et de métal articulés devaient faire leurs premiers pas dans les rues de Toulouse en octobre 2013. Le Minotaure, imaginé et fabriqué par François Delarozière dans les anciens chantiers navals de l’Ile de Nantes, fera finalement son apparition du 1er au 4 novembre 2018 dans le dédale des rues médiévales de la ville rose. Cette oeuvre mécanique monumentale, commandée par l’ancien maire (PS) de Toulouse, Pierre Cohen, pour la rondelette somme de 2,5 millions d’euros, a bien failli ne pas survivre au changement de majorité municipale. Bombardé de critiques, de droite comme de gauche, lors de la dernière la campagne électorale, le Minotaure reposaient en pièces détachées depuis des années dans les cartons de La Machine, la compagnie de théâtre de rue de François Delarozière.

L’artiste-ingénieur, concepteur de la plupart des machines fantastiques de la troupe du Royal de Luxe, a finalement signé un contrat de dix ans avec Jean-Luc Moudenc, le nouveau maire (LR) de Toulouse, pour exposer le Minotaure et plusieurs centaines d’autres machines de son invention dans la Halle des Machines, un bâtiment de verre de 6.000 m2 spécialement construit pour abriter ses créations. Le choix de Pierre Cohen d’implanter cette nef industrielle et culturelle sur la piste légendaire des premiers avions de ligne de l’Aéropostale, à deux pas des derniers vestiges historiques de l’entreprise Latécoère dans le quartier de Montaudran, avait fait tiquer son concurrent. Le maire de Toulouse s’est finalement laissé convaincre par plusieurs de ses adjoints chargés de la culture de ne pas confier la nouvelle halle aux associations des nostalgiques des pionniers de l’aéronautique toulousaine, comme il l’avait envisagé durant sa campagne électorale. Jean-Luc Moudenc a changé son fusil d’épaule et a réussi à amadouer ces associations, qui voyaient d’un mauvais œil l’arrivée du Minotaure sur la piste, en injectant 10 millions supplémentaires dans un futur «  musée  » aéronautique qui sera inauguré le 25 décembre 2018 pour le centenaire du premier vol de l’Aéropostale. Les deux projets mémoriels concurrents sont désormais réunis sous un même label  : la Piste des Géants.

Cette réconciliation a un coût. Contrairement aux affirmations de Pierre Cohen, le Minotaure et les autres machines de François Delarozière ne seront pas capables de s’autofinancer à 100%. La future Halle des Machines, qui a coûté environ 15 millions d’euros d’investissement, bénéficiera d’une subvention annuelle de plus de 500.000 euros par an pour équilibrer ses comptes, prise en charge par les 37 communes de Toulouse Métropole. Le ticket d’entrée de la Piste des Géants a été fixé à 9 euros. Le Minotaure, qui sera stationné à l’extérieur de la Halle, sera visible gratuitement. François Delarozière et Jean-Luc Moudenc espère 220.000 visiteurs par an pour cette nouvelle attraction toulousaine, comparable au fameux éléphant mécanique de l’Ile de Nantes.

Toulouse, le marathon des notes

 

Mouss et Hakim Saint Aubin
Mouss et Hakim, les chanteurs-danseurs de Zebda, avec les enfants d’une école venus chanter au marché Saint-Aubin pour s’offrir un voyage scolaire

 

Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur la musique à Toulouse : Nougaro, l’orchestre du Capitole, Zebda ou le Bel Canto. Chacun dans son genre a porté loin la réputation musicale de la ville dans tout le pays, et bien au-delà. Mais aucun ne suffit à donner le « la » d’une scène musicale singulièrement plurielle. Pour être au diapason de cette ville, il faut en accepter toutes les sonorités.

En juin dernier, l’Ensemble baroque de Toulouse a fêté le dixième anniversaire de Passe ton Bach d’abord, festival original et convivial qui a entrepris de revisiter les œuvres du grand compositeur allemand dans les lieux les plus divers. La manifestation ne bénéficie pas de l’aura médiatique des Folles Journées de Nantes, mais un public ravi a pu ainsi découvrir cette année Michel Macias jouer du Bach à l’accordéon à la librairie Ombres Blanches, ou des billes interpréter « Jésus que ma joie demeure » en dévalant un « Escalabach » en bois installé en 2016 au couvent des Jacobins.

Dans un tout autre registre, les deux frères rappeurs Bigflo et Oli, qui ont passé leur enfance dans le quartier des Minimes cher à Claude Nougaro, s’apprêtent à remplir le Zénith deux soirées consécutives en avril 2018 alors que le chanteur Manu Galure, révélé au grand public l’an dernier en se présentant à la surprise de ses nombreux fans locaux dans une célèbre émission de radio-crochet télévisé, est parti à pied du théâtre Sorano le jour de l’équinoxe d’automne, pour une tournée inédite de concerts de proximité qui doivent le mener à Paris le 21 juin 2018, jour du solstice d’été et de la fête de la musique.

Musique gratuite sur le pouce à l’heure du déjeuner

La ville rose n’a pas de « couleur musicale » unique, constate Joël Saurin, musicien du groupe Zebda qui organise depuis bientôt dix ans des mini-concerts gratuits, tous les jeudis à l’heure du déjeuner. Ces « pauses musicales » ont rapidement trouvé leur public, en dépit d’une programmation délibérément éclectique. Jazz, classique, rock, chanson française, musiques du monde ou expérimentale, le « menu » mitonné par l’ancien bassiste a de quoi satisfaire tous les appétits. « On affiche généralement complet, il y a des retraités qui arrivent une heure avant le début des concerts pour être sûrs d’avoir une place » raconte Joël Saurin, qui précise la formule de ces recréations musicales décontractées : « c’est pas la messe, on a le droit de partir avant la fin ». A quelques exceptions près, le public a bien compris l’état d’esprit. « Je me souviens d’une dame offusquée parce que des gens mangeaient des sandwiches pendant un concert de musique baroque ». Les musiciens, recrutés exclusivement dans le vivier local, sont eux aussi prévenus que le public n’assistera pas nécessairement religieusement à leur prestation. « C’est tout de même mieux que de jouer au noir dans les bars », dit Joël Saurin. Les concerts sont gratuits, mais tous les artistes sont payés au cachet. « A Paris, certains artistes payent pour se produire en concert », souligne l’organisateur.

Joel Saurin
Joel Saurin dans la cour de l’Ostal d’Occitanie, où se produisent les pauses musicales aux beaux jours

La liste d’attente pour se produire lors de ces « pauses » désormais bien installées dans le paysage musical toulousain est longue. Joël Saurin a calculé qu’il lui faudrait quatre années pour programmer tous les artistes figurant « en stock » dans ses fichiers, et la liste s’allonge d’une année sur l’autre. Pour la ville, la facture s’élève à environ 50.000 euros par an. La formule, inaugurée par la municipalité socialiste de Pierre Cohen, a été pérennisée par l’équipe de Jean-Luc Moudenc. Elle s’exporte aussi dans d’autres petites communes de l’agglomération, en s’adaptant au budget et au contexte local. Dans le Frontonnais, vignoble au nord de Toulouse où il est né et réside toujours, Joël Saurin et l’association créée pour gérer les « pauses musicales » toulousaines organisent des « jardins musicaux » le dimanche après-midi. « Pas avant 16h, après Michel Drücker et le passage des tondeuses », précise le musicien, en sociologue non-patenté mais averti des réalités quotidiennes des zones péri-urbaines. En juin dernier, il a aussi lancé le « vélo musical », conjuguant concerts et ballades cyclistes dans les campagnes. Un premier itinéraire a été inauguré depuis Grisolles (Tarn-et-Garonne) entre la piste cyclable du canal latéral et la Garonne en passant par le château de Pompignan, propriété d’un marchand de pianos et collectionneur de Toulouse. Dans la foulée, Joël Saurin a inauguré cet automne les « balades musicales », associant concerts et randonnées pédestres dans quatre communes du Frontonnais (Villaudric, Castelau d’Estrétefond, Bouloc et Vacquiers) du 7 au 15 octobre.

Troubadours pas morts

Disciple revendiqué de Claude Nougaro, Yvan Cujious partage l’avis du musicien de Zebda. « Il n’y a pas de de son toulousain », dit cet ancien prof de physique, devenu chanteur et animateur-radio. Cet axiome ne l’a pas empêché de lancer en 2015 le Toulouse Con Tour, une série de concerts à travers toute la France en compagnie de deux autres complices de la scène locale, Magyd Cherfi et Art Mengo, qui s’attacherait presque à démontrer le contraire. « Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de Claude Nougaro », raconte Yvan Cujious, qui avait déjà sollicité les deux artistes toulousains pour l’écriture de son deuxième album personnel. La proposition d’un organisateur de spectacles en Charentes, qui avait laissé « carte blanche » à Yvan Cujious pour monter « un plateau toulousain », a été le point de départ de cette tournée où les trois compères revisitaient le répertoire Claude Nougaro, Pierre Perret ou Francis Cabrel. On dirait le Sud…Ouest, aurait pu chanter Nino Ferrer, autre pointure régionale de la chanson figurant au menu du trio. « Nous avons chacun notre propre sensibilité musicale, mais le point commun réside dans notre approche du texte. Il y a ici une tradition du récit, on aime raconte des histoires en musique, une habitude qui remonte sans doute aux troubadours », analyse Yvan Cujious.

Dick Annegarn
Dick Annegarn avec son escabeau des « Jours de Joutes », rue Riquet

Le trompettiste qui a longtemps animé des « baloches » en amateur avant d’avoir le courage de plaquer une carrière écrite à l’avance dans l’Education Nationale par goût de la scène cite l’occitaniste Claude Sicre, un autre proche de Nougaro qui a toujours cherché à renouer le fil de l’histoire de ces poètes et musiciens du Moyen-Age, champions de la « tchatche » qui pourraient en remontrer aux rappeurs modernes. « Nous avons une une tradition de l’oralité perpétuée aujourd’hui par Dick Annegarn. C’est un vrai poète. Il n’est peut-être pas né ici, mais y vit comme un poisson dans l’eau et a été accepté en retour. Il fait partie de notre famille toulousaine ». Installé dans le Comminges, le chanteur d’origine néerlandaise a repris le flambeau de Claude Sicre en collectant des chansons populaires qui n’ont jamais été enregistrées et en organisant à Toulouse des « joutes » ouvertes à tous les slameurs amateurs sur la place publique. Il faut avoir assisté au moins une fois dans sa vie à une séance des JJJ (jeudi jour de joute), lancé à l’origine par Dick Annegarn sur la place du Capitole en forme de festival « off » et contestataire au Marathon des Mots, pour mesurer la folle ambition, à la fois modeste et géniale, du poète qui se dit « no-landais ». Perché sur une échelle, armé d’un simple mégaphone, il harangue la foule et improvise en attendant que des amateurs osent se lancer à dire un texte au micro, au milieu d’une petite foule mi-intriguée, mi-indifférente. On est aux antipodes du festival littéraire fondé par Olivier Poivre d’Arvor, qui invite des comédiens à lire des textes en public. C’est foutraque, non-écrit, spontané…. et terriblement toulousain !

Du graffiti clandestin à la reconnaissance du « street-art »

graf VH

Sous leurs bombes, la ville rose prend des couleurs. Après avoir clandestinement recouvert des kilomètres de murs pendant des décennies à la nuit tombée, les graffeurs toulousains ont désormais pignon sur rue. En juin dernier, sept d’entre-eux se sont vu offert la façade aveugle d’un immeuble qui surplombe le quartier Arnaud Bernard à décorer. La municipalité a très officiellement passé commande de cette fresque monumentale de 30m de hauteur aux membres de la Truskool. « C’est le crew mythique de la ville » explique Olivier Gal, qui a consacré tout un ouvrage (Une histoire du graffiti à Toulouse, Atlantica) à l’extraordinaire saga cette bande de copains désormais quadragénaires, dont les pseudos sont plus connus à New-York et les revues spécialisées du monde entier que de leurs voisins de palier toulousains.

Sponsorisés par Adidas

Le « clan des 7 » de la Truskool s’est d’ailleurs reformé exceptionnellement pour le chantier du boulevard Lascrosses, qui a duré toute une semaine. « Ce mur n’existerait pas sans mon livre, qui leur a donné envie de se retrouver » raconte Olivier Gal, qui narre par le menu les déboires et les exploits de ces jeunes biberonés au rap et à la danse hip-hop, au skate et au BMX à la fin des années 80. Au départ, ils portaient des jeans baggy de surfeurs urbains et voulaient imiter les jeunes américains des quartiers défavorisés exprimant leur révolte sur les rames du métro de New-York. Si Big Apple est La Mecque mondiale du graff, Toulouse s’est imposée comme « l’une des capitales européennes » du genre, assure Olivier Gal. Le nom et le logo de la Truskool a voyagé dans l’Europe entière grâce notamment à Adidas, sponsor officiel du crew (« équipe » dans le jargon des graffeurs) en 1998. « Quand le marché a commencé à s’y intéresser, le groupe a volé en éclat », raconte Olivier Gal.

graf VH2

L’histoire de la Truskool n’englobe pas à elle seule tous les graffeurs toulousains, mais elle résume bien l’ambivalence de ses acteurs, et du public, à l’égard du graff. « Les graffeurs sont issus d’une culture de la clandestinité. Il signe sous des pseudos mais aspirent tous à la célébrité », souligne Olivier Gal. Le regard du public a lui aussi changé. Apparenté jadis au vandalisme, le graff est désormais intégré au paysage urbain. Les nouvelles rames du TGV Sud-Atlantique arborent une livrée inspirée des peintures qui recouvrent les trains de banlieue. Quand Michel Réglat, patron de la plupart des MacDo de l’agglo, veut relooker son restaurant de la place Wilson, il fait appel à un graffeur. Jusqu’au maire de Toulouse qui s’inquiète du sort de la grande fresque bleue ornant une ancienne station service de l’avenue de Lyon en visitant le chantier des nouveaux accès de la gare Matabiau. « On va essayer de la déplacer », promet Jean-Luc Moudenc.

Vandales ou artistes ?

La fresque en question est l’oeuvre de Tilt, l’un des plus fameux graffeur de Toulouse. Elle a été réalisée en hommage d’un jeune rappeur, fauché sur place par un chauffard en 2013. « Tilt est considéré comme un ambassadeur de Toulouse par la ville, mais il ne se laisse pas instrumentaliser » assure Olivier Gal, qui le connaît bien. L’artiste est le premier de la bande des toulousains à s’être rendu à New-York. Il voyage toujours beaucoup, expose dans le monde entier et poste des photos de ses graffs réalisés à Moscou ou Djakarta sur sa page Facebook. « Il fait toujours des graffs dans les rues, c’est sa drogue, il ne peut pas s’en passer », dit son ami et quasi-biographe attitré. Autant dire que les efforts déployés à l’époque par la ville de Toulouse pour « canaliser » ces anciens « vandales » qui s’attaquaient aux murs de la ville n’ont pas totalement porté leurs fruits.

Le livre d’Olivier Gal raconte comment la municipalité avait déjà à l’époque « offert » un mur aux jeunes graffeurs d’Arnaud Bernard dans le jardin d’Embarthe, un îlot dégagé par la démolition d’immeubles insalubres du quartier. Les graffeurs avaient été recrutés pour deux mois dans le cadre d’un chantier d’insertion. C’était leur dernière chance avant la case prison, souligne le livre. Mais cela ne les a pas empêché de continuer à bomber aussi ailleurs, toujours plus loin. Les trains sont, après les murs, la deuxième cible favorite des graffeurs. Après avoir écumé les abords de la gare Raynal et ses wagons stationnés sur les voies de triage, ils vont se rendre jusqu’à Sète et son immense dépôt ferroviaire. « C’était la Mecque à la sauce new-yorkaise », résume Olivier Gal. Les graffeurs toulousains vont y croiser leurs homologues de Marseille.

graf Emilie Deles
Emilie Deles a travaillé pendant 18 ans dans la gestion de patrimoine pour une banque du Languedoc-Roussillon avant de prendre la direction de l’espace Cobalt à Montaudran. « Je gagne trois fois moins en travaillant trois fois plus », confie la gérante de ce nouveau lieu hybride qu’elle définit comme « un temple du graff organisé »

Avec l’âge (et le succès), les « rebelles » ont néanmoins intégré une sorte de règle non-écrite  : ok pour taguer des friches périphériques, mais pas touche aux briques du centre historique ! Ce sont surtout les filles intégrées au crew, une exception dans ce petit milieu qui fonctionne à la testostérone, qui s’aventureront dans les rues commerçantes du centre-ville. Les « poupées » sexy de Fafi ou Miss Van sont plus facilement adoptées par le public que les hiéroglyphes abstraits des garçons. « Elles ont ouvert la voie », dit Olivier Gal. Mais le festival Walk on the Pink Side (WOPS), lancé en 2015 autour de Fafi, n’aura pas de suite. Ce rendez-vous des « cultures urbaines » avait pourtant marqué les esprits en accrochant des parapluies multicolores au-dessus de la rue Alsace-Lorraine. Le festival Rose Béton lui a succédé en 2016, avec des expositions jusqu’au musée des Abattoirs, partenaire de l’événement. Cette année, c’est Mister Freeze qui prend le relais. Ce festival de street-art a invité 45 graffeurs internationaux du 30 septembre au 8 octobre à l’espace Cobalt, nouveau « temple » de la discipline situé dans le quartier de Montaudran.

Manu Galure  : «  le Zénith, c’est une piscine olympique »

Manu Galure Sorano

Manu Galure n’a pas froid aux yeux. Les fans de la première heure de ce jeune chanteur toulousain bourré de talent ont été un peu décontenancés l’an dernier de le voir jouer la «  nouvelle star  » à la télévision. Voulait-il forcer le destin en déboulant dans le monde du show-biz  ?

Ses plus ardents supporters seront rassurés d’apprendre que Manu Galure vient de se lancer, en solo et à pied, dans une drôle d’aventure  : une tournée loin des chemins balisés pour chanter dans le moindre village qui voudra bien l’accueillir. On est à mille lieux de la fabrication des vedettes cathodiques à la chaîne.

Avant son départ d’un périple prévu pour durer deux ans qui s’apparente à un véritable tour de France, notre nouveau compagnon si singulier de la chanson a donné un dernier spectacle dans sa ville natale. A la fin du concert, tous ses potes musiciens sont venus hier soir lui donner l’aubade pour une mise en scène très réussie de son départ devant le théâtre Sorano.

N’en déplaise à Daniel Colling, nouveau patron du Zénith de Toulouse, tous les musiciens de la ville ne rêvent pas forcément de se produire dans l’immense salle de concert de la Cartoucherie. Avec sa malice coutumière, Manu Galure nous a confié comment il voyait son Zénith à lui.

Vu de mon balcon, jouer au Zénith c’est un peu comme si j’avais un bassin olympique dans mon jardin : ça épaterait les copines et les copains, mais faut le remplir. Et faut un grand jardin.

Je m’explique.

Mettons, par exemple, que je joue ce soir dans une salle de 100 places, des places assises je préfère, et que viennent assister au concert 96 spectateurs (parce que des fois les gens réservent et se trompent de date, ou alors ils vont dans le mauvais théâtre, une fois un type est venu en croyant que c’était Manu Dibango qui jouait alors il est reparti). Avec l’équipe technique, les organisateurs et les bénévoles, on frise à 21h les 102 âmes.

Et bien, sans me vanter, il n’y a aucune raison qu’à 22h30 tout le monde n’ait pas passé une délicieuse soirée. Venez me voir à l’occasion.

Maintenant, imaginons le même spectacle, le même concert avec ses même 96 spectateurs, techniciens, organisateurs et bénévoles, soit 102 personnes, le même piano au milieu de la scène et ma pomme dans la lumière, mais cette fois au Zénith. Avec beaucoup de courage et en comptant l’équipe de sécurité, les pompiers, ma maman qui sera venu parce-que-quand-même-mon-fils-joue-au-Zénith, et même en attendant un peu, il restera toujours à 21h30 quelque chose comme 10 882 places vides, dans un Zénith de 9223 mètres carré. Contre toute attente et à moins d’un miracle, la soirée sera longue.

Pour étayer mon propos, je cite le poète : « Quand on baise un con trop petit / cré nom de dieu on s’arrache le vit / mais quand on baise un con trop large / on ne sent plus quand on décharge / et se branler c’est des plus emmerdants / cré nom de dieu on n’est jamais content ».

Quand à l’effet que ça fait de jouer dans un Zénith, c’est une excellent question, merci de me l’avoir posée.

Manu Galure se produit ce samedi soir au fond d’une roseraie à Verfeil, petite commune à la frontière de la Haute-Garonne et du Tarn. Un site web permet suivre son périple qui doit le mener le 21 juin 2018 à Paris.

Montpellier et la (mauvaise) Comédie Sauramps

sauramps

La reprise des librairies Sauramps est devenue une affaire nationale depuis l’annonce prématurée de son rachat, au début de l’année, par Matthieu de Montchalin, libraire à Rouen. Le tribunal de commerce de Montpellier a sèchement retoqué l’offre du propriétaire de l’Armitière. Le libraire normand, qui préside également le syndicat de la librairie française (SLF), affirmait pourtant être en mesure de mettre 3,6 millions sur le table. Il était attendu comme «  le sauveur  » par Jean-Marie Sevestre, PDG de Sauramps depuis 2004 et ancien président du SLF, qui espérait conclure la cession pour Noël. Un petit arrangement entre présidents sévèrement critiqué par Christian Thorel, fondateur historique du SLF et patron de la librairie Ombres Blanches à Toulouse, sur le site en ligne ActuaLitté. L’actuel  président du SLF a répliqué dans les colonnes de Livres Hebdo, le journal de référence des libraires (accessible sur abonnement). Ambiance !

Ecarté par les actionnaires mais plébiscité par la plupart des 140 salariés du groupe, Benoît Bougerol est remis en selle par le tribunal de commerce. Le propriétaire de la Maison du Livre de Rodez confirme qu’il déposera une nouvelle offre d’ici le 6 juin, date limite de dépôts des candidatures. Le libraire aveyronnais, qui a déjà racheté la librairie Privat de Toulouse en 2013, affirme être soutenu par le ministère de la Culture via le centre national du livre et par l’ADELC, une association qui regroupe la plupart des grandes maisons d’édition. Il a lui aussi présidé le SLF, avant Matthieu de Montchalin et Jean-Marie Sevestre. D’autres candidats vont-ils déposer une offre, parmi la dizaine qui ont demandé à voir le dossier ? Le tribunal de commerce devrait se prononcer fin juin.

L’Unesco contre la légende des châteaux « cathares »

Carcassonne cité

La Cité de Carcassonne va-t-elle rejoindre le Mont Saint-Michel ou la cathédrale de Reims dans le club très fermé des monuments classés deux fois par l’Unesco ? L’ancienne ville forte des vicomtes de Trencavel, assiégée lors de la guerre contre les cathares et rattachée à la couronne de France à l’issue de cette curieuse « croisade » menée loin de la Terre Sainte, vient en effet d’être inscrite par la ministre de la Culture sur la liste indicative des biens à présenter au patrimoine mondial. Déjà inscrite en 1997, la Cité restaurée par Viollet-le-Duc au XIXe siècle se présente cette fois devant le jury en compagnie des forteresses d’Aguilar, Puilaurens, Peyrepertuse, Quéribus et Termes, dans les Corbières (Aude). A ces cinq « fils de Carcassonne », pour reprendre l’expression des sergents de la garnison dans un mémoire rédigé en 1483, s’ajoutent les quatre châteaux en ruine de Lastours, perdus dans le Minervois à proximité de l’ancienne mine d’or de Salsigne, et la triste carcasse de Montségur perchée sur son « pog » en Ariège, célèbre à cause des 225 « hérétiques » qui périrent sur le bûcher en refusant d’abjurer leur foi à l’issue d’un siège épique, le 16 mars 1244.

Inscrites depuis 1862 sur la liste des monuments historiques, quelques temps après les remparts de Carcassonne, les ruines de Montségur ne sont classées qu’en mars 1989 en tant que « château cathare ». Une appellation battue en brèche dans le document de présentation du dossier de candidature à l’Unesco, qui dénonce « un grand malentendu ». « En effet, la plupart de ces châteaux ont été réaménagés et même le plus souvent reconstruits après la Croisade contre les Albigeois, et ce à l’initiative du roi de France qui souhaitait alors consolider sa frontière avec le royaume d’Aragon. L’exploitation touristique des forteresses, qui commence dans les années 60, repose sur ce contresens », peut-on lire dans cet épais document de 167 pages rédigé par un comité scientifique de 14 personnalités, qui planche discrètement sur le sujet depuis 2013.

Ce ne sont donc pas d’improbables châteaux « cathares » qui seront proposés à la reconnaissance de l’Unesco, mais des forteresses militaires édifiées par le roi Philippe Auguste, sur le modèle du Crac des Chevaliers édifié par les Croisés dans l’actuelle Syrie. Les spécialistes évoquent un « modèle d’architecture militaire philippienne », à l’oeuvre à Carcassonne et dans ses « châteaux sentinelles de montagne ». Ce qui frappe aujourd’hui, c’est surtout le contraste entre les parkings bondés de la Cité de Carcassonne ripolinée par Viollet-le-Duc, où plus de 500.000 visiteurs se sont pressés en 2015, et l’isolement des ces « citadelles du vertige » décrites en 1966 par Michel Roquebert, journaliste de La Dépêche du Midi devenu écrivain de « L’épopée cathare » (5 tomes publiés de 1970 à 1988, éditions Privat puis Perrin), membre du comité scientifique. La Cité, qui a vu sa fréquentation baisser de 300.000 visiteurs en trois ans, doit enfin bénéficier d’un classement national au titre des « Grands Sites ».