« Toulouse doit être un moteur, pas un aspirateur »

Bougerol père fille

Un pied à Rodez, un autre à Toulouse depuis qu’il a racheté la vénérable librairie Privat de la rue des Arts, confiée à sa fille Anne, Benoît Bougerol siège à la nouvelle chambre régionale de commerce et d’industrie d’Occitanie. Ce commerçant (presque) comme les autres porte un regard original sur l’attractivité de la capitale régionale. Interview.

De votre point de vue, est-ce la métropole toulousaine ou la grande région qui doit « tirer » le développement économique ?

On a souvent évoqué par le passé  « Toulouse et le désert midi-pyrénéen ». La situation est moins contrastée dans l’ex-Languedoc-Roussillon, où tout un réseau de villes moyennes a pu se développer à proximité de Montpellier. On a longtemps présenté Toulouse comme « le plus gros village de France », capitale d’une région agricole sans véritable tradition industrielle avant la décision d’y implanter l’usine de l’ONIA loin de la frontière du Rhin après la première guerre mondiale. Je me souviens d’un ouvrage de l’INSEE publié par la maison Privat qui plaidait pour « un développement harmonieux » de Midi-Pyrénées avec la déclinaison locale de la politique nationale de déconcentration pour éviter que Paris ne mange tout. Au début des années 60 , Toulouse a été choisi pour devenir le pôle aérospatial français. Mais ensuite au niveau régional, cet objectif d’irrigation, de répartition, a été un peu raté. Ni Rodez, ni Tarbes n’ont par exemple réussi à devenir des « petites métropoles d’équilibre ». C’est un peu dommage car aucune grande ville ne peut réellement vivre sans son arrière-pays. Toulouse n’est pas une ville-Etat, ce n’est pas Singapour ! Il n’est pas bon d’avoir une région dominée par une seule ville, pas plus qu’avec une industrie unique. On ne pourra pas se contenter, demain, de concentrer la population sur Toulouse ou sur le littoral méditerranéen, dans une grande région Occitanie exagérément bipolaire.

 

Comment ce discours est-il perçu à la chambre régionale de commerce et d’industrie ?
Il est bien reçu par les élus des départements ruraux, mais aussi je crois par les Toulousains qui comprennent qu’il ne peut pas y avoir leur métropole comme unique horizon. Entendons-nous bien : c’est une chance d’avoir une ville-moteur comme Toulouse, avec l’image mondiale dont elle bénéficie dans l’industrie aéronautique. Mais il faut absolument réussir à faire vivre tout le territoire. Eviter à tout prix que Montauban et Albi deviennent des villes-dortoirs. Toulouse doit être un moteur, pas un aspirateur.

 

Vous avez travaillé chez IBM avant de reprendre la librairie familiale. A l’heure où l’on célèbre les nouvelles technologies, le livre ne serait donc pas si « ringard » ?
Si on n’est pas capable d’apporter une dimension culturelle à l’homme par la lecture, le théâtre ou le cinéma, nous deviendrons tous des robots. Savez-vous que les Chinois ont réalisé une étude parce qu’ils s’inquiétaient d’un déficit de créativité avec les USA ou l’Europe ? L’étude a conclu que c’était parce que leurs enfants lisaient moins qu’ailleurs. Ils ont en conséquence lancé un énorme programme de développement de la lecture pour les jeunes à travers tout le pays  !

 

A propos des Chinois, êtes-vous de ceux qui regrettent de les avoir désormais comme actionnaires de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, ou y voyez-vous une preuve et une chance supplémentaire pour l’attractivité de la ville et de la région ?
Je me pose la même question que lorsque l’Etat a vendu sa participation dans les sociétés autoroutières. Est-ce qu’on n’a pas vendu les bijoux de famille pour tenter de réduire un peu les déficits publics ? L’inconvénient, c’est que c’est un fusil à un coup. Il aurait sans doute été préférable de conserver une entreprise saine et rentable, qui dégage chaque année des bénéfices, et par exemple investir dans des aéroports comme celui de Rodez pour l’équilibre de la région. Pour autant, je suis favorable à un monde ouvert et je ne vois pas pourquoi on aurait interdit à ces investisseurs de devenir actionnaires, dès lors que la vente a été décidée.

 

Qu’est-ce qui manque encore à Toulouse pour être au niveau de métropoles comme Lyon ou Marseille à l’échelle nationale, ou Barcelone et Hambourg à l’échelle européenne ?
On ne va pas rattraper des métropoles qui rayonnent en Europe depuis des siècles en 50 ans. Je ne suis d’ailleurs pas certain que devenir une métropole aussi grande que Barcelone soit un objectif en soi. L’aire urbaine de Toulouse atteint le million d’habitants, il me semble plus important d’y cultiver la qualité de vie que de vouloir continuer à la faire grossir à tout prix. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut y constater le début d’une culture entrepreneuriale, comme ce qui a pu se passer dans les bourgeoisies commerçantes et industrielles de Lyon ou Bordeaux par le passé. Et il faut mailler tout notre territoire en faisant rayonner cette énergie, y compris dans sa dimension culturelle.

 

version longue d’un entretien pour un dossier du Point consacré à l’attractivité de Toulouse métropole

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Un Catalan pour redessiner la nouvelle capitale de l’Occitanie

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Les maires passent, Joan Busquets reste. Désigné par Pierre Cohen pour redessiner le centre-ville historique de Toulouse en 2010, l’architecte et urbaniste catalan a été confirmé dans sa mission par Jean-Luc Moudenc en 2014. L’ancien directeur de l’agence d’urbanisme de Barcelone a gagné une réputation internationale en préparant sa ville aux Jeux Olympiques de 1992. A 70 ans, il dirige toujours le cabinet d’urbanisme créé en quittant le service de la ville, partageant son temps entre ses cours dans les universités, de Barcelone de à Harvard, et les commandes engrangées dans toute l’Europe. A Toulouse, Joan Busquets a également remporté le concours pour le nouveau quartier qui va pousser dans les vingt prochaines années autour de la future gare TGV de Matabiau.

L’omniprésence de l’urbaniste barcelonais commence à faire tousser chez ses confrères toulousains. Certains s’alarment mezza voce d’une possible « busquetisation »de la ville rose. Après avoir fait sauter le quai en briques de la place saint-Pierre pour y installer de larges gradins en pierre, le maître catalan s’apprête à transformer les allées Jean Jaurès en ramblas. L’avenir de Toulouse se dessinerait-il davantage sur une planche à dessin de Barcelone qu’au Capitole  ?

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Joan Busquets et Annette Laigneau, adjointe au maire de Toulouse chargée de l’urbanisme

 

Non, Busquets n’est pas le maire caché de Toulouse. Contrairement à Oriol Bohigas, son maître et prédécesseur à l’agence d’urbanisme de Barcelone qui sera ensuite élu de la ville, l’architecte confesse n’avoir pas de goût particulier pour la politique. « J’ai assez de casquettes comme ça, non. Je préfère donner des cours dans les universités » répond Joan Busquets, avec son inimitable accent catalan. Ses (rares) détracteurs locaux devraient se souvenir que l’urbaniste n’est pas tout-puissant. Il n’impose pas toujours ses vues facilement.

pas de pins à la place des platanes à Matabiau

L’urbaniste pensait par exemple transformer le port de la Daurade en vaste amphithéâtre donnant sur la Garonne. La méfiance conjuguée des ingénieurs responsables de la lutte contre les inondations et des architectes des bâtiments de France l’ont incité à faire machine arrière, sans toucher à l’alignement des quais conçus par Saget au XVIIIe siècle. L’idée sera finalement concrétisée à plus petite échelle, place saint-Pierre. Joan Busquets raconte spontanément une autre de ses « reculades » toulousaines : « avec Michel Desvigne, nous avions proposé de remplacer les platanes du canal devant la gare Matabiau par des pins. Nous avons beaucoup argumenté, mais l’idée n’est jamais passée. Notre métier, c’est aussi d’écouter », conclue l’urbaniste catalan.

La capacité d’écoute de Joan Busquets est l’une de ses qualités les plus unanimement saluée par tous ceux qui l’ont croisé. « Il n’est pas venu avec un projet tout ficelé », apprécie le géographe Robert Marconis. « Il écoute mais sait aussi se faire entendre. C’est un grand pédagogue et son accent catalan oblige ses interlocuteurs français à prêter davantage attention à ses propos » complète Jean-Pierre Hegoburu, urbaniste retraité et vice-président du conseil de développement de l’agglomération. Maxence Fabiani, son éditeur toulousain, salue quant à lui la simplicité d’approche du personnage, qui ne se comporte pas comme une star. « Il débarque tout seul à Toulouse avec sa sacoche qui pèse près de 15 kilos », apprécie le patron de Loubatières, qui a édité un ouvrage sur les plans de Busquets pour Toulouse (Toulouse, identité et partage du centre-ville, Loubatières, 2014).

L’homme, qui dirige une petite équipe d’une vingtaine de collaborateurs à Barcelone, a délégué un néerlandais germanophone pour assurer le suivi au quotidien de ses chantiers toulousains. Cela ne l’empêche pas de venir régulièrement en personne, pour les grands débats comme pour des réunions plus intimistes. Début novembre, il s’est par exemple invité à l’improviste à la présentation des travaux de restitution d’étudiants en architecture de Marne-la-Vallée qui ont planché sur la requalification de certains secteurs du canal du midi à Toulouse. « Nous allons faire une grande exposition en 2017 à Toulouse à propos des travaux à venir sur le canal », annonce Yoan Busquets. Il a même déjà trouvé un slogan  : « le canal a une histoire riche de 350 ans, et un futur plus grand encore ».

Busquets contraint d’accepter plus de voitures par Moudenc ?

Si quelques voix s’élèvent à Toulouse contre les risques de « busquétisation », d’autres ont redouté l’inverse lors de l’arrivée de la nouvelle municipalité au Capitole. « La « débusquetisation » de Toulouse est commencé  », s’alarmait dès mars 2015 le mystérieux collectif Casa Nova, sur son blog « pour une alternative de gauche » de Toulouse Métropole. Les auteurs anonymes de ce billet critique, mais plutôt bien argumenté, font valoir que la « ville apaisée » préconisée par l’urbaniste catalan se situe aux antipodes du discours de Jean-Luc Moudenc, accusé de vouloir maintenir « l’impérium automobile ». Joan Busquets y était soupçonné d’accepter des « compromis », forcément coupables. « Il a été contraint d’abandonner son projet d’aménagement des boulevards, le fameux « Octogone » qui était la pierre angulaire de sa vision pour Toulouse », persiste et signe l’auteur principal du billet, qui souhaite demeurer anonyme. Aux yeux de ce professionnel de l’urbanisme, Busquets n’aurait conservé le marché toulousain que pour des raisons budgétaires, « pour faire tourner sa boutique ».

 » le canal n’est pas fait pour le tram « , tranche l’urbaniste

Yoan Busquets s’inscrit en faux contre ces accusations. « Il ne s’agit pas de livrer une bataille contre l’automobile. Les gens aiment leurs voitures, elles demeurent un symbole de liberté individuelle. On ne peut pas imaginer une ville sans circulation », corrige le maître catalan. Il va même jusqu’à critiquer en creux le tramway pour se déclarer partisan du métro à Toulouse. « Chaque ville a sa spécificité. Toulouse est faîte pour le métro, plus efficace. Le canal n’est pas fait pour voir passer le tram ou des bus », tranche l’urbaniste de Barcelone.

Les principales critiques contre Yoan Busquets viennent finalement de sa propre ville. Barcelone semble aujourd’hui être la principale victime de son propre succès. De plus en plus d’habitants se plaignent de l’afflux des touristes qui rendent la vie quotidienne parfois insupportable et font monter les prix. Ada Colau, la nouvelle maire élue avec le soutien de Podemos, vient d’annoncer le gel des projets de nouveaux hôtels et a déclenché une croisade contre le site de réservation en ligne RBnB, comme dans d’autres métropoles européennes. Des «problèmes de riches » pour Yoan Busquets.

patrimoine Unesco contre tourisme de masse

« Quand j’ai commencé à racheter des maisons à Barcelone, s’était littéralement pour une bouchée de pain. Certains quartiers n’avait plus aucune valeur. Des amis étrangers m’ont mis en garde contre la « gentrification » de ces quartiers. Je leur répondais que j’en voulais bien. C’est vrai qu’il y avait un risque de voir les gens pauvres quittaient leur quartier. C’est le problème des gens qui gèrent la ville. On a voté une loi qui leur donnait le droit de rester sur place. Cela a coûté très cher à la collectivité. Tous ont pu en bénéficier, mais certains ont vendu quand les prix ont monté ».

Le même phénomène peut-il se reproduire à Toulouse, avec la volonté affichée du maire d’inscrire la ville au patrimoine mondial de l’Unesco  ? « Toutes les villes sont en concurrence entre elles. L’Unesco peut être un moyen de se distinguer. Mon rôle est d’aider la ville à progresser. On ne vise pas ce classement pour faire joli, mais pour donner de la valeur aux yeux de ses propres habitants », répond Yoan Busquets.

Hollande : l’état (du canal) c’est moi

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François Hollande n’est pas Louis XIV. « L’Etat, c’est moi », aurait dit le Roi Soleil, qui décréta la construction du canal royal du Languedoc en octobre 1666. Samedi, à Castelnaudary, on avait envie d’ajouter cette apostrophe tout aussi apocryphe à son lointain successeur  : le (mauvais) état du canal du midi, c’est lui aussi.

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Trois cent cinquante ans après la signature de l’édit de Saint-Germain, exceptionnellement sorti des archives du canal du midi à Toulouse pour être exposé au bord du grand bassin chaurien le temps de la visite présidentielle, le canal – qui n’est plus royal – demeure la propriété de l’Etat républicain. canal-edit-de-saint-germain

Mais comme sous Louis XIV, les caisses du royaume sont vides et les présidents qui se succèdent désormais au palais de l’Elysée plutôt qu’au château de Versailles n’ont pas les moyens financiers de son bon entretien. François Hollande aujourd’hui, pas plus que Nicolas Sarkozy hier ou le prochain « monarque républicain » désigné en 2017, ne peuvent pas même compter sur la cassette personnelle d’un riche collecteur d’impôts pour faire l’avance des travaux, comme Pierre-Paul Riquet en son temps. La Lyonnaise des Eaux et Veolia, spécialiste des concessions, avaient un moment témoigné des « marques d’intérêt », comme on dit dans le jargon des marchés. Mais l’hypothèse ne semble plus d’actualité.

le roi est nu

Depuis qu’un champignon décime les platanes du canal, on sait que le roi est nu. Le montant prévisionnel des travaux pour couper des milliers d’arbres centenaires, en planter de nouveaux et consolider les berges qui risquent de s’effondrer, a encore augmenté. Des 100 millions initiaux, il atteint désormais les 230 millions d’euros. L’Etat, propriétaire de l’ouvrage, dit et répète qu’il n’a pas les moyens de régler seul la facture. François Hollande a préféré ne même pas évoquer ces chiffres qui fâchent à Castelnaudary. C’est le boulot des nouveaux Colbert de Berçy ; ou de Ségolène Royal à la rigueur à l’Environnement. Pas du président….

Depuis François Fillon, tous les gouvernements qui se sont succédé à Matignon tendent la main aux collectivités locales pour tenter de partager une partie du budget . A commencer par les régions. A l’époque, Georges Frêche et Christian Bourquin en Languedoc-Roussillon étaient résolument contre, alors que Martin Malvy se montrait plus conciliant en Midi-Pyrénées. Carole Delga, nouvelle présidente des anciens « états du Languedoc » ressuscités par les nouvelles lois de décentralisation, vient finalement de dire banco. Mais pour 40 millions seulement. A répartir sur 5 ans. Soit 8 millions par an, la moitié de la somme dépensée chaque année dans la seule région Languedoc-Roussillon pour offrir un ordinateur à chaque lycéen (même s’il en a déjà un, ou ses parents largement les moyens d’en acheter un plus récent).

le classement des abords repoussé en 2017

En échange, la présidente (PS) de la grande région Occitanie a obtenu un répit de six mois pour le classement des abords du canal. Les élus locaux de la région ont beau dire qu’il faut protéger le canal, ils ne veulent aucune contrainte qui limiteraient leur pouvoir, y compris de faire ou laisser faire n’importe quoi à 500 mètres de ces berges historiques, classées depuis 20 ans au patrimoine mondial par l’Unesco. La « jacquerie » des élus ruraux a gagné. Le préfet de l’Aude va devoir faire subir un classement radicalement « vertical » à sa proposition de classer l’intégralité des 241 kms du canal aux Monuments historiques. Son plan, qui devait rester confidentiel, mérite de rejoindre l’édit de Saint-Germain aux archives du canal.

A la place, le parlement a voté une nouvelle loi qui permet désormais de planter des éoliennes jusqu’à 10 kilomètres « en visibilité » d’un site classé au patrimoine mondial, sans même demander leur avis aux architectes des bâtiments de France. C’est l’Unesco qui va être ravi d’apprendre que l’Etat protège si bien le canal du midi  !

Affaire Calas : un bâton pour battre Voltaire

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C’est un bout de bois couvert de pattes de mouches, exposé en vitrine à l’entrée du Vieux temple de Toulouse. Lors des journées du patrimoine, les rares visiteurs qui ont poussé la porte du lieu de culte de la rue Pargaminière, à deux pas du Capitole, sont généralement passés à coté de cette oeuvre de Serge Pey sans même la voir. Elle était exposée derrière la petite table faisant office d’accueil tenue par une bénévole qui comptabilisait les entrées en griffonnant de petits bâtonnets sur une feuille de papier. Le poète a transcrit sur ce bâton ses “Psaumes infinis pour les os de Jean Calas”, interprétés en 2006 lors de l’une de ses “performances” remarquables à l’occasion du Marathon des Mots.

Serge Pey y rend bien évidemment hommage à Voltaire, qui réhabilita la mémoire de ce commerçant protestant, accusé à tort d’avoir tué son fils qui aurait voulu se convertir au catholicisme. Jean Calas fut exécuté à Toulouse en 1762, les membres méthodiquement broyés en public sur une roue exposée sur l’actuelle place saint-Georges avant d’être jeté au bûcher.

les touristes davantage intéressés par les cathares

Le calvaire de Jean Calas était rappelé en détail à quelques pas de là, dans l’ancienne maison du marchant de draps, rue des Filatiers. Propriété privée, la demeure était exceptionnellement ouverte pour les journées du patrimoine. Les visites étaient assurées par une association qui milite pour que la ville rachète l’immeuble. “ Le maire de Toulouse estime que les touristes sont davantage intéressés par les cathares que par cette histoire “, regrette Claude Dupuy, président de l’association baptisée Jean Calas, l’Europe nous regarde”.

Dans son résumé enflammé de l’affaire, Claude Dupuy évoque lui aussi le rôle prépondérant de François-Marie Arouet, dit Voltaire. Le philosophe a littéralement inondé les cours royales de toute l’Europe, de Paris à Saint-Pétersbourg, de courriers pour dénoncer cette erreur judiciaire et faire la promotion de la tolérance. Nul doute que si Voltaire revenait de nos jours, il serait sur Facebook pour battre campagne.

Voltaire envoie un concurrent à La Bastille

Mais le zélé président voltairien de Toulouse, comme la plupart de ses contemporains, passe totalement sous silence l’engagement d’un autre “intellectuel” de l’époque en faveur de la famille Calas. Laurent Angliviel de la Beaumelle se trouve pourtant à Toulouse lorsque l’affaire Calas éclate. Alors que Voltaire à Ferney, dans la banlieue de Genève, est conditionné par des témoignages de seconde main et écrira un premier libelle accusateur contre Jean Calas, La Beaumelle, lui, est au coeur de l’action.
Trop proche ? L’ancien séminariste La Beaumelle, plus libertin lettré que dévôt protestant, ira jusqu’à épouser la soeur de l’invité de la famille Calas le soir du drame. Claude Dupuy soupçonne cet homme de passage d’avoir eu des comptes financiers à régler avec le fils Calas. Selon M Dupuy, le fils du commerçant protestant menait une vie dissolue. Oisif et criblé de dettes, il était moins converti au catholicisme qu’aux jeux d’argent.
Alors que le livre devenu célèbre de Voltaire ne sera édité qu’après la mort et la réhabilitation de Calas, La Beaumelle publie un ouvrage qui défend ses coreligionnaires. Le livre sera brûlé en place publique à Toulouse, quelques jours avant le supplice de Jean Calas. Prudent, le “Voltaire protestant” des Cévennes avait pris soin de publier l’ouvrage sous le nom d’un pasteur protestant de Nîmes. La Beaumelle, polémiste aussi familier des têtes couronnées d’Europe que Voltaire, avait quelques raisons de ce méfier. Il fut proprement “embastillé” à deux reprises par Louis XIV pour ses brûlots, dénoncé par un certain… François-Marie Aroué. Voltaire n’avait pas apprécié que cet effronté ose dire qu’il n’avait pas toujours les bonnes sources d’informations avant d’écrire.

Festivals : le rapport de Pierre Cohen enterré rue de Valois ?

Pierre Cohen

Tout va trop bien, Madame la marquise ? Alors que la soirée d’ouverture du festival Rio Loco a été annulée par un commando d’intermittents du spectacle et d’opposants à la loi Travail, Pierre Cohen s’est finalement décidé à rendre public le rapport que lui avait commandé le ministère de la Culture en juin 2015. L’ancien maire (PS) de Toulouse avait été missionné par Fleur Pellerin, alors en poste rue de Valois, pour prendre le pouls des festivals en France.

Première surprise : le secteur n’est (presque) pas en crise, selon le rapport Cohen. Contrairement aux données alarmistes publiées sur Internet et abondamment reprises et commentées dans la presse et les réseaux sociaux, la baisse des crédits qui a affecté le monde de la culture n’aurait pas provoqué l’hécatombe annoncée. cartocrise

Si de nombreux festivals ont bel et bien disparu en 2014 et 2015, d’autres ont été créés. Plus nombreux, à en croire les chiffres du ministère de la Culture. Le rapport Cohen dénombre ainsi 109 nouveaux festivals dans le domaine des « musiques actuelles », contre 92 disparitions. La conclusion, qui peut paraître paradoxale, ne surprendra pas les observateurs attentifs qui avaient pu noter que dès le départ, Pierre Cohen ne souhaitait pas se focaliser sur les aspects financiers de sa mission.
L’ancien maire de Toulouse cite dans son rapport l’exemple d’un festival d’Auterive (Haute-Garonne) qui a réussi à se « délocaliser » dans trois autres communes du département après avoir été « évincé » pour des raisons non-élucidées. Pierre Cohen se garde bien toutefois de citer le cas hautement sensible politiquement du festival de chanson Alors Chante de Montauban (Tarn-et-Garonne), finalement « ressuscité » à Castelsarrasin. De manière générale, il évite d’évoquer les festivals de la région, à l’exception notable de Marciac (Gers). « Exemplaire » aux yeux du rapport Cohen, le festival de jazz a toutefois été épinglé l’an dernier par les magistrats de la chambre régionale des comptes.

dérives économiques et incertitudes politiques

Pierre Cohen se montre davantage intéressé par la « dynamique territoriale structurante » des festivals. Marciac constitue depuis bientôt quarante ans l’un des meilleurs exemples en la matière. L’ancien élu de Toulouse ne dit rien, en revanche, de ces festivals « hors sols » qui sont capables de passer d’une ville ou d’une région à l’autre, à la recherche de public… et de subventions. La ville offre pourtant quelques cas concrets pour illustrer le phénomène. Le rapporteur préfère s’inquiéter des « risques de dérives économiques » avec la part croissante prise dans les budgets par certains prestataires sous-traitants, notamment pour la billetterie ou la sécurité. Il s’interroge enfin sur les « incertitudes politiques des réformes territoriales ». En clair : est-ce aux communes, aux départements ou aux régions de s’impliquer dans le financement de ces « évènements » qui pèsent aussi un poids économique non négligeable ?

avis de recherche Cohen
L’ancien-maire de Toulouse ne répond pas franchement à la question. Le ministère s’en charge à sa place en soulignant qu’il finance globalement moins les festivals que les villes, mais plus que les régions. Au passage, la rue de Valois reconnaît avoir sensiblement concentré son aide sur quelques grosses machines en France : 148 festivals en 2013, contre 376 en 2002. Rédigé fin 2015, le rapport Cohen s’est poursuivi par de nombreuses tables-rondes à Paris avec des professionnels et des universitaires entre janvier et février 2016. Mais le dernier remaniement ministériel semble lui avoir porté un coup fatal. « Depuis deux mois, le rapport est à la disposition de la nouvelle Ministre Audrey Azoulay. A ce jour, je n’ai pas encore de réponse de son cabinet. Je le regrette, mais je souhaite tout de même aujourd’hui faire un retour aux acteurs qui ont accepté de participer à cette mission et qui ont contribué à cette réflexion collective » , écrit Pierre Cohen pour justifier de sa publication.

Une « renaissance » occitane pour la région ?

Nom région Samson

Le vote des habitants de la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées est pratiquement sans appel. Les 204.000 personnes qui ont participé à la consultation sur le futur nom de la région ont choisi « Occitanie » à près de 45%, loin devant « Languedoc-Pyrénées » (18%) ou « Pyrénées-Méditerranée » (15%). La nouvelle présidente de la région, Carole Delga (PS), a pourtant parue un peu embarrassée en présentant les résultats devant la presse, jeudi à Montpellier. Choisira-t-elle de faire voter les élus régionaux, qui doivent se prononcer le 24 juin, sur ce seul nom qui claque comme un défi  ? Ou ajoutera-t-elle une sorte de « sous-titre » à l’intention des sourds et des malentendants historiques  ?

Grande Occitanie et « petite » Catalogne

Les réactions de tous bords n’ont pas tardé à s’exprimer. Le président du conseil économique, social et environnemental régional a aussitôt fait savoir que l’Occitanie serait « une erreur ». Jean-Louis Chauzy se fait le porte-voix des milieux économiques régionaux, qui ont majoritairement préféré une appellation géographique plus neutre. Il reprend également la critique de certains régionalistes qui estiment que l’Occitanie couvre un territoire beaucoup plus vaste, des Alpes à l’Atlantique. Les catalanistes, qui avaient obtenu au forceps que le « Pays catalan » soit ajouté à la liste des cinq noms, sont eux-aussi mécontents. Avant-même la proclamation des résultats, ils annonçaient vouloir manifester samedi à Perpignan. L’appellation « Occitanie-Pays-catalan » n’a recueilli que 12% d’approbations.
A l’inverse, le collectif d’associations régionalistes qui a activement fait campagne pour l’Occitanie se réjouit ostensiblement. « Nous n’osons même pas imaginer qu’un tel résultat, massif et clair (…) ne soit pas entériné par les élus lors de l’assemblée plénière du 24 juin prochain », écrit sur Facebook le collectif qui réunit des personnalités aussi diverses que l’avocat toulousain Jean-François Laffont, l’ancien membre d’Action Directe Jean-Marc Rouillan ou le premier adjoint centriste au maire de Toulouse, Jean-Michel Lattes. De fait, si la consultation organisée sur Internet et dans la presse quotidienne régionale n’a pas la valeur d’un référendum, elle témoigne d’une majorité évidente pour un nom plus culturel que géographique. Une véritable renaissance occitane, loin des velléités d’indépendance groupusculaires des années 70.

la République en danger ?

Paradoxe politique, la nouvelle assemblée régionale ne compte qu’un seul élu ouvertement «  régionaliste  » sur 158 sièges. Patric Roux (Partit Occitan) est membre du groupe Nouveau Monde en commun  qui fédère des écologistes, des communistes et des partisans de Jean-Luc Mélenchon. Le leader maximo de la gauche opposée au PS est beaucoup plus jacobin que ses petits camarades. Gérard Onesta (EELV), ancien tête de liste de Nouveau-Monde en commun qui a fusionné avec Carole Delga, s’emploie à « déminer » la forte charge explosive du futur nom de la région. « Je ne vois pas en quoi dire « nous sommes en Occitanie » est dangereux pour la République (…) Ce n’est pas un nom qui appelle à la révolte ou la sécession » a déclaré préventivement le président du bureau des élus du conseil régional au micro de France Bleu Toulouse, en début de semaine.

Le vote des élus de la nouvelle région devra être accepté par le Conseil d’Etat avant le 1er octobre.

Jean Dieuzaide retrouvera « son » Château d’eau en 2018

Chateau d'eau

C’est l’épilogue d’un long feuilleton qui aura duré dix ans. Le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc (LR), annonce que la ville va « aménager » la galerie municipale du Château d’eau et ses abords pour y installer la collection de Jean Dieuzaide. Ce retour aux sources est une demi-surprise. La ville pensait initialement ouvrir ces archives au public dans l’ancien conservatoire occitan, à quelques centaines de mètres de là. Mais le bâtiment a finalement servi pour installer le nouveau centre de supervision des caméras de vidéosurveillance de la ville.
La petite tour de briques qui s’élève au bout du pont Neuf a été transformée en espace d’exposition dédié à la photographie en 1974 par Jean Dieuzaide. Mais les archives personnelles du photographe, décédé en 2003, restaient stockés à son domicile et dans l’atelier attenant, aménagé dans un pavillon d’un quartier résidentiel de la ville. Elles contiennent les centaines de milliers de photographies prises durant sa carrière ainsi que les tirages offerts par les plus grands photographes, français ou étrangers. Dès 2008, alors que la ville de Toulouse était candidate au titre de capitale européenne de la culture, M Moudenc faisait voter par le conseil municipal le principe d’un lieu entièrement dédié à la mémoire de son illustre photographe. Il est resté dans les cartons de la nouvelle municipalité socialiste.

La famille Dieuzaide consent un rabais

« Le projet est resté en jachère pour des raisons inavouables », élude Michel Dieuzaide. Le fils du photographe, qui avait brièvement succédé à son père à la tête du Château d’Eau avant d’en être écarté, ne souhaite pas polémiquer. Sa mère, Jacqueline, est plus prolixe. A 91 ans, bon pied, bon oeil, la veuve du photographe explique qu’elle ne souhaitait à aucun prix laisser les documents sur lesquelles elle veille jalousement depuis toujours entre les mains du directeur des archives municipales. François Bordes a finalement été nommé à Paris par le ministère de la Culture en mars dernier. Les négatifs de Jean Dieuzaide pourront donc rejoindre l’ancienne usine de pompage de Périole qui abrite les archives de la ville, alors que les tirages seront exposés au Château d’eau.
Les livres de la bibliothèque du photographe devraient également rejoindre le petit centre de documentation inauguré sous une arche du pont Neuf par Jean Dieuzaide lui-même. L’extension annoncée devrait concerner les deux arches voisines, selon les explications sommaires de Francis Grass. L’adjoint à la Culture n’a livré aucun chiffre sur le projet, se contentant d’évoquer une ouverture « à l’horizon 2018 ». La famille Dieuzaide a consenti un rabais à la municipalité Moudenc. Alors qu’elle réclamait 600.000 euros, soit 10% du prix de la collection estimée à plus de 6 millions d’euros par des experts, l’accord notarié qui sera soumis au prochain conseil municipal ne porte plus que sur la somme de 450.000 euros.