Béziers : « l’escalier d’eau », l’ascenseur et le téléphérique

20170628_132025

 

 

C’est le « petit Versailles » légué par Pierre-Paul Riquet à sa ville natale. Promoteur du vénérable canal royal du Languedoc, cet ancien collecteur de gabelle de Louis XIV a construit un monumental « escalier d’eau » constitué de huit écluses successives pour faire descendre son grand œuvre au niveau de l’Orb, le fleuve qui coule au pied de Béziers. Le site attirait entre 450.000 et 500.000 visiteurs chaque année, selon les estimations de l’office de tourisme. Mais depuis l’automne 2015, l’accès aux écluses de Fonseranes demeurait interdit au public.

Le 1er juillet, les grilles du chantier qui a remodelé le site avec tact et parcimonie seront enfin enlevées. « Le plus difficile, ce fut d’expliquer la fermeture au public pendant presque deux ans », témoigne Philippe Deliau, le paysagiste qui a imaginé et coordonné l’opération. En digne successeur de Riquet, son travail fut de « canaliser » le flot de visiteurs. La foule, qui se pressait jadis au plus près des écluses dans un désordre bien peu réglementaire entre les cordages, les cris et le rugissement des eaux, est désormais tenue à distance. « Fonseranes, c’est un monument mais c’est aussi un spectacle », dit le paysagiste qui a imaginé des sortes de  bastingages métalliques où l’on pourra s’accouder pour regarder les bateaux en toute sécurité ; et sans gêner les manoeuvres. Philippe Deliau a aussi pensé à poser des bancs en béton blanc et planté des centaines d’arbres pour procurer de l’ombre aux visiteurs.

une « muséographie de plein-air »

Au total, le chantier représente un investissement de 11 million d’euros hors-taxes, dont 8 millions de travaux. Fait notable, le traitement paysager (4 millions) a mobilisé davantage de crédits que les bâtiments neufs (3 millions). La principale construction nouvelle est un élégant restaurant conçu comme une extension quasi transparente de l’ancien bâtiment historique de la « dînée », où les passagers des barques de poste déjeunaient déjà avant l’arrivée du chemin de fer entre Toulouse et Sète. Le bâtiment historique abrite désormais l’office de tourisme et une mini-salle de spectacle qui présente l’histoire du canal « en immersion » et douze minutes chrono.

Le parti-pris de l’aménagement privilégie une « muséographie de plein-air » plutôt qu’en intérieur. Accentuant l’effet d’un parc jardiné du petit « Versailles » bitterois, l’architecte, Aurélia Coche, a dessiné des kiosques disséminés sur les 12 hectares du site pour abriter une buvette et des sanitaires. Son alter-égo paysagiste a pour sa part aménagé une aire de pique-nique planté d’oliviers en contre-bas du site. L’architecte a enfin jeté trois passerelles en bois et métal pour franchir les écluses et le canal à pied. La foule pourra ainsi se disperser sur l’ensemble du site en suivant plusieurs parcours, ponctués de discrets rappels historiques.

l’ascenseur et la pente d’eau

Les écluses de Fonseranes seront accessibles aux handicapés en fauteuil roulant grâce à un ascenseur aménagé dans l’une des nouvelles passerelles. Ironie de l’histoire, cet élévateur discret en verre se trouve à deux pas de la monstrueuse « pente d’eau » conçue dans les années 70 pour permettre aux péniches de marchandises de « zapper » les huit écluses de Fonseranes, mais qui n’a pratiquement jamais fonctionné. L’engin, massif et immobile, rouille comme une verrue anachronique sur ce site classé au patrimoine mondial par l’Unesco. Des voiturettes seront même à disposition des visiteurs handicapés pour les aider à remonter la forte pente (8%) entre le haut et le bas du site, précise Aurélia Coche.

la pente d'eau de Fonseranes
Impossible de bouger la machine qui devait permettre aux péniches de « zapper » les écluses
20170628_160000
La passerelle et son ascenseur offrent une nouvelle vue sur Béziers et son « Acropole »

En définitive, la principale « révolution » de ces aménagements résolument minimalistes réside dans l’aménagement d’un parking de 400 places, nouvelle porte d’entrée principale de Fonseranes. La signalisation routière, jusqu’alors inexistante, canalise désormais les visiteurs vers ce nouveau parc de stationnement, payant, aménagé en bordure d’un grand axe de circulation vers Narbonne et l’autoroute A9. L’objectif est clairement de procurer des recettes pour le fonctionnement du site, qui doit s’auto-financer dès 2019. L’office de tourisme a prévu de consacrer un budget de 700.000 euros annuels à Fonseranes. Pour autant, l’accès du site demeurera libre. « On a voulu éviter le syndrome du Pont-du-Gard », affirme Philippe Deliau.

Béziers-Méditerranée « les pieds dans l’eau »

Le chantier, pris en charge à hauteur de 4 millions par les 17 communes de l’agglomération Béziers-Méditerranée, n’est clairement qu’une première étape dans l’esprit de son président, Frédéric Lacas. « Investir 13 millions sur le site, ce n’est pas suffisant » proclame le maire de Sérignan, rappelant que l’ancien maire de Béziers ne voulait pas mettre plus d’un million sur la table à l’origine. Frédéric Lacas s’est battu pour obtenir le label Grands Sites pour les écluses de Fonseranes, jumelées pour la circonstance avec le tunnel du Malpas et l’oppidum d’Ensérunes, à une dizaine de kilomètres de là, autres attractions majeures du canal du midi entre Béziers et Capestang. La vision du maire de Sérignan court du port fluvial de Capestang à Valras, sur la côte. « Béziers les pieds dans l’eau, ça peut se faire », affirme-t-il à la manière d’un Georges Frêche à Montpellier.

Il reste à trouver le meilleur moyen d’acheminer le flot des visiteurs de Fonseranes jusqu’à la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers, désormais bien visible sur son « Acropole » depuis que le canal a perdu sa chevelure de platanes centenaires. A peine 3% des visiteurs des écluses se rendent au centre-ville. Frédéric Lacas a repris sérieusement à son compte l’idée jugée fantaisiste d’un ancien candidat écologiste aux élections municipales qui proposait de construire un téléphérique. « J’ai proposé que l’agglo finance une étude technique, mais Robert Ménard refuse », regrette M Lacas.

Publicités

L’Unesco contre la légende des châteaux « cathares »

Carcassonne cité

La Cité de Carcassonne va-t-elle rejoindre le Mont Saint-Michel ou la cathédrale de Reims dans le club très fermé des monuments classés deux fois par l’Unesco ? L’ancienne ville forte des vicomtes de Trencavel, assiégée lors de la guerre contre les cathares et rattachée à la couronne de France à l’issue de cette curieuse « croisade » menée loin de la Terre Sainte, vient en effet d’être inscrite par la ministre de la Culture sur la liste indicative des biens à présenter au patrimoine mondial. Déjà inscrite en 1997, la Cité restaurée par Viollet-le-Duc au XIXe siècle se présente cette fois devant le jury en compagnie des forteresses d’Aguilar, Puilaurens, Peyrepertuse, Quéribus et Termes, dans les Corbières (Aude). A ces cinq « fils de Carcassonne », pour reprendre l’expression des sergents de la garnison dans un mémoire rédigé en 1483, s’ajoutent les quatre châteaux en ruine de Lastours, perdus dans le Minervois à proximité de l’ancienne mine d’or de Salsigne, et la triste carcasse de Montségur perchée sur son « pog » en Ariège, célèbre à cause des 225 « hérétiques » qui périrent sur le bûcher en refusant d’abjurer leur foi à l’issue d’un siège épique, le 16 mars 1244.

Inscrites depuis 1862 sur la liste des monuments historiques, quelques temps après les remparts de Carcassonne, les ruines de Montségur ne sont classées qu’en mars 1989 en tant que « château cathare ». Une appellation battue en brèche dans le document de présentation du dossier de candidature à l’Unesco, qui dénonce « un grand malentendu ». « En effet, la plupart de ces châteaux ont été réaménagés et même le plus souvent reconstruits après la Croisade contre les Albigeois, et ce à l’initiative du roi de France qui souhaitait alors consolider sa frontière avec le royaume d’Aragon. L’exploitation touristique des forteresses, qui commence dans les années 60, repose sur ce contresens », peut-on lire dans cet épais document de 167 pages rédigé par un comité scientifique de 14 personnalités, qui planche discrètement sur le sujet depuis 2013.

Ce ne sont donc pas d’improbables châteaux « cathares » qui seront proposés à la reconnaissance de l’Unesco, mais des forteresses militaires édifiées par le roi Philippe Auguste, sur le modèle du Crac des Chevaliers édifié par les Croisés dans l’actuelle Syrie. Les spécialistes évoquent un « modèle d’architecture militaire philippienne », à l’oeuvre à Carcassonne et dans ses « châteaux sentinelles de montagne ». Ce qui frappe aujourd’hui, c’est surtout le contraste entre les parkings bondés de la Cité de Carcassonne ripolinée par Viollet-le-Duc, où plus de 500.000 visiteurs se sont pressés en 2015, et l’isolement des ces « citadelles du vertige » décrites en 1966 par Michel Roquebert, journaliste de La Dépêche du Midi devenu écrivain de « L’épopée cathare » (5 tomes publiés de 1970 à 1988, éditions Privat puis Perrin), membre du comité scientifique. La Cité, qui a vu sa fréquentation baisser de 300.000 visiteurs en trois ans, doit enfin bénéficier d’un classement national au titre des « Grands Sites ».

Affaire Calas : un bâton pour battre Voltaire

voltaire-calas
C’est un bout de bois couvert de pattes de mouches, exposé en vitrine à l’entrée du Vieux temple de Toulouse. Lors des journées du patrimoine, les rares visiteurs qui ont poussé la porte du lieu de culte de la rue Pargaminière, à deux pas du Capitole, sont généralement passés à coté de cette oeuvre de Serge Pey sans même la voir. Elle était exposée derrière la petite table faisant office d’accueil tenue par une bénévole qui comptabilisait les entrées en griffonnant de petits bâtonnets sur une feuille de papier. Le poète a transcrit sur ce bâton ses “Psaumes infinis pour les os de Jean Calas”, interprétés en 2006 lors de l’une de ses “performances” remarquables à l’occasion du Marathon des Mots.

Serge Pey y rend bien évidemment hommage à Voltaire, qui réhabilita la mémoire de ce commerçant protestant, accusé à tort d’avoir tué son fils qui aurait voulu se convertir au catholicisme. Jean Calas fut exécuté à Toulouse en 1762, les membres méthodiquement broyés en public sur une roue exposée sur l’actuelle place saint-Georges avant d’être jeté au bûcher.

les touristes davantage intéressés par les cathares

Le calvaire de Jean Calas était rappelé en détail à quelques pas de là, dans l’ancienne maison du marchant de draps, rue des Filatiers. Propriété privée, la demeure était exceptionnellement ouverte pour les journées du patrimoine. Les visites étaient assurées par une association qui milite pour que la ville rachète l’immeuble. “ Le maire de Toulouse estime que les touristes sont davantage intéressés par les cathares que par cette histoire “, regrette Claude Dupuy, président de l’association baptisée Jean Calas, l’Europe nous regarde”.

Dans son résumé enflammé de l’affaire, Claude Dupuy évoque lui aussi le rôle prépondérant de François-Marie Arouet, dit Voltaire. Le philosophe a littéralement inondé les cours royales de toute l’Europe, de Paris à Saint-Pétersbourg, de courriers pour dénoncer cette erreur judiciaire et faire la promotion de la tolérance. Nul doute que si Voltaire revenait de nos jours, il serait sur Facebook pour battre campagne.

Voltaire envoie un concurrent à La Bastille

Mais le zélé président voltairien de Toulouse, comme la plupart de ses contemporains, passe totalement sous silence l’engagement d’un autre “intellectuel” de l’époque en faveur de la famille Calas. Laurent Angliviel de la Beaumelle se trouve pourtant à Toulouse lorsque l’affaire Calas éclate. Alors que Voltaire à Ferney, dans la banlieue de Genève, est conditionné par des témoignages de seconde main et écrira un premier libelle accusateur contre Jean Calas, La Beaumelle, lui, est au coeur de l’action.
Trop proche ? L’ancien séminariste La Beaumelle, plus libertin lettré que dévôt protestant, ira jusqu’à épouser la soeur de l’invité de la famille Calas le soir du drame. Claude Dupuy soupçonne cet homme de passage d’avoir eu des comptes financiers à régler avec le fils Calas. Selon M Dupuy, le fils du commerçant protestant menait une vie dissolue. Oisif et criblé de dettes, il était moins converti au catholicisme qu’aux jeux d’argent.
Alors que le livre devenu célèbre de Voltaire ne sera édité qu’après la mort et la réhabilitation de Calas, La Beaumelle publie un ouvrage qui défend ses coreligionnaires. Le livre sera brûlé en place publique à Toulouse, quelques jours avant le supplice de Jean Calas. Prudent, le “Voltaire protestant” des Cévennes avait pris soin de publier l’ouvrage sous le nom d’un pasteur protestant de Nîmes. La Beaumelle, polémiste aussi familier des têtes couronnées d’Europe que Voltaire, avait quelques raisons de ce méfier. Il fut proprement “embastillé” à deux reprises par Louis XIV pour ses brûlots, dénoncé par un certain… François-Marie Aroué. Voltaire n’avait pas apprécié que cet effronté ose dire qu’il n’avait pas toujours les bonnes sources d’informations avant d’écrire.